La crise selon Wasmer
Le professeur Etienne Wasmer nous donne ses impressions des campus de région ainsi qu’un analyse de la crise économique.
Journal Mural : Quand vous allez dans le campus de région vous voyez des différences d’ambiance entre les campus ou pas ?
Etienne Wasmer : Des différentes d’ambiance, elles sont toujours bonnes, et sans flagornerie c’est toujours agréable d’aller en campus en province parce que les étudiants sont toujours contents de voir la personne en chair et en os plutôt que sur un écran.
Est-ce qu’il y a des différences d’atmosphère ? Je trouve que c’est toujours assez chaleureux. On ne peut pas vraiment dire qu’il y ait des campus où les gens ont l’aire plus anxieux ou déprimés que d’autres. Ça dépend plus du moment auquel j’arrive : avant ou après le galop. Si c’est juste avant le galop c’est plutôt anxieux si c’est après c’est plutôt détendus. Ça dépend du galop je suppose. Mais je n’ai pas remarqué de grosses différences.
JM : Êtes-vous satisfait par les e-cours ? Pensez-vous qu’il y a encore des choses à améliorer ? Pensez-vous qu’il faut supprimer les cours en amphi ?
EW : Non, je ne suis pas pour les supprimer parce que d’abord, j’aime bien ça. Et puis, c’est toujours sympa d’avoir un retour quand on enregistre en studio, on n’a pas ce retour, c’est beaucoup plus sec. Je n’imagine même pas ce que c’est d’enregistrer pendant deux heures sans avoir ce retour, et par ailleurs, les étudiants sont très demandeurs d’avoir une présence physique, donc il faut s’efforcer de trouver la bonne mesure de cours et de cours électronique.
Ce que je peux dire c’est que le cours électronique c’est un plus énorme en fait. L’an dernier par exemple, vos camarades ne pouvaient jamais revenir en arrière, enfin c’était possible dans certaines antennes mais pas dans toutes et à Paris ils ne pouvaient pas du tout. Je trouve que le e-cours apporte beaucoup de ce côté là et par ailleurs ça permet d’enregistrer des petites séquences courtes comme les compléments qui permettent de revenir sur des points et de faire des approfondissements. Je pense que c’est complémentaire et qu’il faut qu’on apprenne à apprivoiser ça. Cela n’a pas été évident comme je vous le disais : on a eu d’énormes problèmes techniques au début parce que le logiciel ne passait pas les graphiques alors il a fallu imaginer des solutions en temps réel. Des gens ont beaucoup travaillé là dessus, ils se sont fatigué là dessus mais une fois qu’on sait dompter la chose et que moi-même je commence à comprendre comment on peut l’utiliser, normalement c’est un plus.
JM : Est-ce que du coup vous aller plus loin dans le cours sachant que les gens peuvent le voir chez eux ou vous gardez le même niveau ?
EW : J’ai augmenté un petit peu le niveau par rapport à l’an dernier, pas énormément mais je fais un tout petit peu plus de math et de dérivées. Effectivement, quand on peut revenir en arrière, c’est une espèce de filet de sécurité. On peut le voir comme ça.
JM : Si on prend en compte la pluridisciplinarité de Sciences Po, croyez-vous que la maquette pédagogique a suffisamment d’économie ?
EW : Elle devient bien. Au deuxième semestre vous avez le cours de macro, en deuxième année vous aurez le cours d’économie internationale fait par Philippe Martin et Thierry Mayer, qui sont deux personnes extrêmement brillantes et compétentes. Enfin, c’est un cours disponible à Paris, je ne suis pas sûr qu’il le soit ici. Au deuxième semestre de la deuxième année il y a un cours sur l’économie industrielle : concurrence imparfaite, etc. avec la théorie des jeux qui va être fait par Hervé Crès, qui est notre nouveau directeur des études, et Gilles Duranton qui est un professeur au Canada. Donc sur les deux premières c’est devenu, je pense, assez riches, plus les cours déjà existants de marchés financiers, qui était un peu plus littéraire, mais très complémentaire.
En master il y a un nouveau master crée avec polytechnique et l’ENSAE qui s’appelle Economics and Public Policy (EPP), qui est de très haut niveau et qui complète assez bien l’offre en macro appliquée de gouvernance économique. Donc oui.
En plus, je suis directeur des études doctorales et je peux vous dire qu’on est en train de mettre en place un doctorat d’économie qui va nous rendre très compétitifs et bien visible. Je pense que ça s’est énormément enrichi au cours des deux dernières années. On a beaucoup d’ambition. D’ailleurs la meilleure preuve de nos ambitions c’est qu’on a des gens qui sont a Paris dans d’autres universités viennent vers nous pour être embauchés donc c’est bon signe. Notamment des recrutements de Paris I qui sont en train de se faire, avec plein d’autres en vue donc on est très optimistes.
JM : Comment jugez-vous l’insertion professionnelle des anciens élèves de Sciences Po qui choisissent un métier dans l’économie ?
EW : Pour les chiffres que j’en ai mais je ne les ai pas de façon exhaustive, ils sont très bons mais c’est parce que les banques marchaient très fort ces dernières années. Les salaires étaient plutôt bons, entre finance et économie d’entreprise ça se place plutôt bien, avec de bons salaires.
Maintenant, avec la crise, on sait pas trop si les banques vont continuer d’embaucher autant qu’avant. C’est un peu l’inconnu, mais pour l’instant on a pas trop de raison de penser que ça va être mieux ou pire que dans les autres secteurs. En ce qui concerne les placements des étudiants de master, ça se passe plutôt bien.
JM : La politique interventionniste des pays européens face à la crise est-elle convenable ?
EW : Elle est un peu tardive, à la fois au niveau de la politique monétaire et de la politique budgétaire, la BCE qui baisse maintenant ses taux de 0,75 points, ça fait un peu agir dans la panique. On a cette crise depuis juillet dernier quand même, on se demande pourquoi on a mis autant de temps à réagir.
Ce qui est négatif, c’est que les gouvernements n’ont pas réussi à se concerter vraiment : ils ont agi en ordre dispersé, il n’y avait pas de doctrine très claire pour savoir s’il fallait sauver les banques ou pas. Les anglais ont commencé par ne pas les sauver, mais finalement ils se sont rendus compte que c’était dramatique donc ils sont finalement intervenus. Donc tout cela a semblé un peu brouillon j’espère que le pire est néanmoins derrière nous, mais on ne peut pas vraiment l’affirmer maintenant.
Par contre, la bonne nouvelle c’est que maintenant on a compris que si on intervenait pas on se retrouvait comme en 1929, avec une situation gelée pendant plusieurs années. Cette fois il y a au moins cette idée d’intervention massive qui est nécessaire. Ce qui serait encore mieux ce serait d’intervenir de façon coordonnée et rapide.
JM : Le sommet du G20 offre-t-il des solutions concrètes à la crise ? Ou ce sont simplement les mêmes mesures des sommets précédents ?
EW : Ce n’était pas très concret, pas très efficace. Ce que voulait le Président Sarkozy c’était un Bretton Woods, une nouvelle gouvernance mondiale. Les américains ne voulaient pas en entendre parler, ils ont vaguement cédé mais ne sont pas allé très loin. De ce point de vue là c’était un peu décevant. Par contre, il ne faut pas oublier que Bretton Woods ne s’est pas fait en une journée, il a fallu des mois de négociations avant de régler le système financier. Pour l’instant on ne voit rien émerger de manière très concrète mais peut-être à l’avenir? Le FMI aurait certainement un rôle à jouer là dedans mais a-t-il le poids nécessaire pour imposer les solutions. Je ne sais pas.
JM : Que pensez-vous de la phrase « cette crise capitaliste doit être payée par les capitalistes » ?
EW : A la fin ça serait bien, mais dans le court terme, ils sont en faillite.
Il faudrait aller saisir leur maison et leur voiture pour que les banquiers rendent l’argent des stock-options. Cela ne serait pas immoral de reprendre cet argent si vous voulez, mais en même temps cela crée un précédent vous imaginez : il faudrait exproprier des individus. Il faut faire attention aux dérives que cela pourrait engendrer. C’est vrai que moralement on aimerait faire cela, les gens qui ont mis l’économie en faillite mais qui ont pris eux-mêmes 20 millions ou 30 millions en stock option, on se dit qu’on aimerait bien aller leur reprendre. Le problème c’est que ça crée un précédent.
J’avais écrit un article là dessus dans le républicain Lorrain il y a quelques semaines. En fait, je pense que la solution serait de taxer énormément les très hauts revenus. Comme cela on taxerait tout le monde de façon indifférenciée, on augmenterait les taux marginaux de taxation les plus élevés possibles sous contrainte que les gens ne partent pas à l’étranger et cela éviterait des situations inéquitables comme à laquelle on fait face actuellement. Ils contribueraient donc à hauteur des pertes qu’ils ont fait subir. Mais il y a cette idée qu’ils pourraient partir à l’étranger. Alors ce qu’il faudrait c’est une taxation élevée sur les tranches marginales qui soit coordonnée au niveau des pays Européens. De cette façon, si les gens veulent partir à Londres, les anglais taxent aussi. Mais est-ce que les anglais sont prêts à taxer la finance et les revenus élevés ? On n’en est pas encore sûrs. Je pense que politiquement, il faudrait dire « la tranche marginale, vu les excès qu’il y a eu, on l’augmente de 10% » et on verra bien si ça fait partir les hauts patrimoines ou pas.
JM : Certains disent que la crise est en train de donner un rôle plus important aux pays en voies de développement dans les dialogues internationaux. D’autres pensent au contraire que cette crise affecte plus particulièrement ces pays. Qu’en pensez-vous ?
EW : Tout dépend des pays émergents. En ce qui concerne les pays producteurs de pétrole, émirats arabes, etc. sont en train de le payer un peu en terme de baisse de prix du pétrole car quand la demande mondiale diminue, les prix du pétrole diminuent, alors les rentes pétrolières diminuent. Mais globalement ils ne s’en sortent plutôt pas mal. On a l’impression que les centres de gouvernance mondiale sont en train de se déplacer vers l’Asie. Cela dit, l’Asie a été en crise, le Japon notamment, pendant 10 ans et il n’en est pas encore tout à fait sorti. Je pense que c’est un phénomène mondial qui va déplacer effectivement les grands centres de décision.
JM : Lula da Silva a déclaré dans la réunion du G20 que « c’est le moment pour établir un pact entre les gouvernements pour constituer une nouvelle architecture financière mondiale. » Pensez-vous que ce sera la tendance des prochaines années ?
EW : C’est surement un très bon moment, mais j’ai un peu peur que ça soit très difficile à mettre en place. Mais « il ne suffit pas de réussir pour persévérer. » En tout cas, ce n’est pas parce qu’on n’a pas réussi ce coup-ci qu’il ne faut pas continuer à espérer mettre en place cette gouvernance mondiale.
JM : Pensez-vous que certains pays ont pris des mesures particulièrement positives ou erronées par rapport à la crise ?
EW : Tous les pays qui, par idéologie, ont commencé à dire « on va pas nationaliser les banques » sont revenus très rapidement dessus. Le premier plan Paulson d’ailleurs ne prévoyait pas de nationalisation des banques mais ils ont injecté de manière très importante des capitaux quelques semaines après de façon à de facto nationaliser partiellement les banques.
Tous les pays qui ont eu une approche purement idéologique se sont plantés. Ceux qui ont eu une vision plus pragmatique sont en train de s’en sortir un peu mieux. Cependant, il est difficile de prévoir ce qu’il va se passer. Là, il faudrait que les banquiers se remettent à faire tourner la machine, réaccordent des prêts, relancent un peu l’immobilier et la consommation. Historiquement, on a déjà eu à faire face au même type de problème: le Japon a passé 12 à 15 ans dans une récession qui était un peu de la même nature avec des explosions de bulles, des marchés pas complètement solvabilités, une transparence incomplète. Dans ce contexte, la politique monétaire était inefficace, maintenant on sait c’est qu’en plus d’une politique monétaire accommodante, il faut des relances importantes, mais est-ce que cela va suffire? Si les gens ont suffisamment confiance dans leur gouvernement la croissance devrait repartir. C’est un peu ce qui a fait défaut au Japon. Je pense que les Japonais n’avaient pas confiance dans leur technostructure car ils n’avaient pas rendu tout cela assez transparent, du coup cela n’a pas fait repartir l’économie. L’idée maintenant c’est qu’on soit transparents et qu’on investisse massivement. Je crois que les leçons ont été tirées maintenant donc je suis faiblement optimiste.
Questions : Claire Bénard et l’équipe du journal
Interview et transcription : Claire Bénard
Photo de l’accueil : Rafael MATSUNAGA
« sans flagornerie… » hahaha. J’adore ce journal.
Claire you’re the best!
« SciencePo et vacances » ce n’est pas une musique qui se danse à deux…
Viva Rafa!