Mural

Les cils et la tempe

Un homme, un occidental, la cinquantaine, fait le va et vient depuis des heures dans une pièce vide et fermée, peut-être à clefs.
Un enfant, la peau noire, est assis sur une chaise dans un coin de la pièce.

Il n’y a pas d’échappée.
On m’a collé là avec ce gosse noir, ce gosse d’Afrique, enfin je suppose. Oui, je précise noir, nègre, black, parce que ça change tout…et puis peut-être que ça fait bien aussi de caser un enfant noir à un moment ou un autre dans l’histoire, ça fait charitable.
On ne précise pas si quelqu’un est blond ou roux mais noir ou blanc oui, on précise. Ce n’est même plus une question de racisme, ça doit être une question de conscience, encore une connerie consciencieuse.
D’ailleurs à ses deux énormes billes qui me dévisagent, et à son silence, son putain de silence impassible, on doit bien voir que c’est un enfant d’Afrique. L’Afrique vous savez, ce grand pays dont personne n’est foutu de retenir le nom des « régions ».
Mais sans vouloir décevoir le nouveau genre d’humanité que vous incarnez sûrement, ce n’est pas cet enfant en lui même l’important, lui il fait partie du décor. L’important c’est mon gros cul blanc, qu’on a posé là, en face de lui. Et ne commencez pas à chercher à comprendre cette situation, elle est totalement absurde. Tout comme le reste, sauf que cette fois, je vous fait la fleur de vous prévenir dès maintenant, ne cherchez pas. Et puis je suis déjà assez mal barré comme ça, seul avec ce gosse sans savoir où ni pourquoi ni jusqu’à quand, pour que vous veniez en rajouter avec vos élucubrations métaphysiques de lecteurs mal baisés.
L’écrivain s’est fait plaisir pour le coup, et pas de bol , c’est tombé sur moi. Quant à vous, vous vous en sortirez surement indemnes, bon petits lecteurs que vous êtes. Si seulement vous saviez que lire est un crime ! Mais passons, ce n’est pas le sujet, et si on commence à divaguer dès maintenant on ne va jamais en finir avec cette sale histoire et on veut tous aller se coucher le plus vite possible, puisque rien ne nous empêche de dormir ! Donc je disais, toute cette merde en phrases qui va suivre, est déjà assez tordue pour que vous en rajoutiez avec vos tentatives de compréhensions, ou encore pire, d’interprétations ! Vous me donnez déjà mal à la tête.
Alors lis, et ferme-la.

Donc, je suis assis en face de ce gamin, enfin je me lève je fais les cents pas et je me rassois pour me relever cinq minutes plus tard. Impatient et nerveux, en bon occidental, à cause de cette pièce bien-sûr mais surtout à cause de ce gamin très foncé et trop muet. Il ne décolle pas un mot ! Même pas un gémissement ou  une respiration un peu bruyante ! Rien. Il est juste là à me regarder comme un con..
Il n’y a que lui et moi. La pièce est totalement vide mis à part les deux chaises qui nous supportent. Les murs sont blancs et ce n’est pas ma faute. Faut dire les murs noirs c’est peu courant. Et puis s’ils faut qu’on commence à culpabiliser même pour la couleur des murs on va finir par redevenir tous en faveur de l’esclavage pour se simplifier la vie. Y en a marre de toujours parler pigments, pigments par ci, pigments par là ! A chaque fois, faut que ça vire au choix à faire entre noir et blanc. Les gentils et les méchants, le jour et la nuit, le vrai et le faux, quel ennui ! J’ai dit pigment ?Bah oui ! Tout ça pour apprendre que le noir et le blanc sont même pas des couleurs. Ce jour là je me suis bien gondolé. Alalala  quel manque de peau !
Enfin bon, tout ça pour dire que depuis trois heures que je suis là, j’ai eu le temps de violer cette pièce dans tous les sens possible, par les yeux, par l’odeur poussiéreuse et par le silence surtout.  Il parait que le vide est si artistique et si philosophique, j’aurais essayé au moins. Ca fait donc trois heures, trois putain  d’heures que ce gosse reste là à me regarder, à me fixer, à m’entourer avec tous ses cils ! Et ile ne dit RIEN, absolument rien. En y repensant  rien, c’est comme d’hab. ! Mais ça donne juste envie de se trouer la tempe.

Je lui ai sorti le seul mot que je connaisse, histoire d’en tirer quelque chose:
« Salamalekoum! Merde, ça je crois que c’est pour les arabes. T’es pas arabe toi ? Bah non bien-sûr tu fais chier le monde jusqu’au bout quoi ! Réponds espèce de taciturne trop coloré! Mais réponds bordel!! »
Voilà, faut qu’il recommence, ou plutôt qu’il continue avec ce silence miroitant et passif ! Mais qu’est ce qu’il peut bien attendre bon sang ? Attendre, il fait qu’ça. Il est là, c’est tout ce qu’il sait faire, être là, bourré d’espoirs crevés aux yeux, des espoirs aveugles au premier sens du terme, des espoirs tellement silencieux qu’ils en deviennent muets.

« Merde détends toi ! C’est toi qui dit rien et c’est moi qui ait l’air constipé au possible, c’est la meilleure ça. Oh et puis arrête de me lancer ces petits regards apitoyés comme si j’étais responsable de toutes les saloperies du monde, tu crois que je te vois pas petit con ! Hein tu crois que je te vois pas venir là ! Avec la culpabilité blanche et tout le baratin ?! Tu peux te foutre de ma gueule après avec mes Salamalekoum parce que moi aussi je m’emballe et je te colle au cliché ! Bien fais pour toi, Saint taciturne ! Et puis arrête avec tes yeux d’enfants, ton nez d’enfant, ton air d’enfant, c’est monstrueux ! T’entends ! Monstrueux ! T’es là à me faire parler, à tout faire pour que je parle tout seul et que je déballe mes conneries. C’est bon t’as gagné. Moi je la ramène avec mes histoires de sauvages silencieux et butés mais toi tu crois que t’es mieux ? Tu crois que t’es mieux avec ton air d’ange, ton silence qui parle des pauvres africains beaux et fiers face aux riches blancs péteux et ridicules ? Tu vois ça c’est encore des clichés petit con.
Est-ce que ça existe seulement un africain ? Il y a bien les congolais, les mauritaniens mais les africains. Encore une invention des méchants colonisateurs tu me diras. Et t’auras sûrement raison mais il y en a marre. Il y en a marre de toutes ces belles paroles, de tous ces moulins à vent, de toutes ces pommades qu’il faut passer. Chacun vient ajouter son concept, sa délibération débile et superficielle et au final, on ne débat pas, on prend juste du plaisir à analyser une immonde bouse géopolitique, diplomatique ou tout ce que tu voudras ! Tu veux que je te dise un truc petit ? Tout ça, ça manque de salive. »

« Et voilà, je parle et je ne m’arrête plus. Je parle tout seul. Je fais les questions et les réponses. Faut dire que t’es pas très coopératif, ça fait des heures qu’on est là et t’as pas lâché un mot ! Alors que moi je suis là à philosopher sur le monde et sur ce que m’évoque ta petite gueule de métèque.
C’est vrai que tu sais toi petit con, que quand on a faim, on ne se pose pas de questions existentielles, genre l’amour, la mort et tout le baratin encéphalique. J’aimerais être comme ça moi aussi, mais c’est plus fort que moi faut que je me prenne pour dieu. Je fais des efforts mais tout ce que je réussis c’est leur cracher un tant soit peu à la gueule, pas brillant. Non, vraiment pas brillant. Tu as raison, c’est trop facile.  Il vaut sans doute mieux se taire. Quel est l’imbécile qui a dit que le silence est le plus grand des mépris ? C’est peut-être ça, tu me méprises royalement, moi et mon monologue hystérique. Ou peut-être que tu n’as rien à dire, que tu n’as pas envie de parler.»

« Tu sais j’ai vécu en Afrique, j’ai vécu des années en Côte d’ivoire, quand j’étais plus jeune.  Je fais parti de ceux qui sont sensés avoir vu et qui peuvent se vanter de connaitre. Dans les faits, la plupart des ces « évangélistes » aux allures de cow-boy en tenue de ville, concentrent leur pôle de connaissance, nain de salon à paralysie incurable, autour d’une ambassade qui clignote de bonne intentions et de vin rouge très cher. Ils veulent sauver le monde et pour ça, ils restent bien entre eux histoire de ne pas le sauver trop fort. Quel enivrement…rien que d’y penser, j’ai la gueule de bois.
Ils sont plus occupés à se bouffer le fion de crabes ratés, qu’à regarder les carcasses africaines. Ils ont néanmoins leurs pauvres ou leur collection de petite pièces (de toute façon eux ne payent qu’en billets) qu’ils déposent dans les grandes boites rouges des petits enfants qui mendient. Des petits mendiants qui te ressemblent d’ailleurs. C’est comme ces stars si généreuses, si investies, ces stars éprises de cette grande mode humanitaire, un commerce, un bourrage de crâne ! Et surtout un exhausteur de conscience. La misère de l’Afrique les aide à justifier toute leur chance, leurs grosses voitures et leurs diamants aux doigts. C’est la nouvelle charité chrétienne, entre la peur et la fascination. On croit qu’en enlevant aux petits sauvages la plume qu’on leur a collé au derrière on pourra se racheter. Ca me donne envie de vomir.
Au fond, je leur ressemble avec mes grands discours. Mais je lutte en permanence, plus encore que contre eux,  je lutte contre moi-même. Un peu comme maintenant. Et toi tu me regardes, tu m’écoutes lutter tout seul. J’espère au moins que ça te fais jouir, petit.»

« Je n’ai pas fait mieux, d’ailleurs je n’ai rien fait du tout. C’est vrai, il y a toujours le mur ou la vitre. Toujours ce putain de sentiment d’étrangeté quoi qu’on fasse. Mais tu le sais bien ça petit, tu le sais que nous resterons toujours des blancs, des toubabs avec nos trucs de toubabs, nos attitudes de toubabs, nos regards de toubab, notre ridicule de toubab… et surtout notre fric de toubab ! Quoi qu’on fasse. J’ai pas raison ?
Je pourrais en raconter des trucs, des images, des anecdotes. Mais à quoi ça servirait de parler de l’Afrique. Tout ce que je dirai serait toujours à coté pour toi, toujours faux, toujours étranger. Toujours toubab. Toujours.
Je me souviens de cette fois, cette unique fois où j’ai eu l’impression que j’avais brisé le mur pendant quelques minutes. J’étais là dans la rue, autour il y avait les mendiants, les cylindrés, les boiteux, la routine quoi. Il y avait des dizaines de gosses, oui, et ces gros tas d’ordures qui empestaient la ville. Je ne regardais même pas autour de moi, je ne demandais rien et il y a eu cette petite fille. Cette petite fille dont je ne réussi même pas à me souvenir du visage. Cette petite fille avec sa robe pâle et dessous son corps nu, sa peau bleu, bleu comme mes certitudes. Entre nous on sentait des milliers de solitudes, un peu comme aujourd’hui entre toi et moi, gamin. Ces solitudes qu’il y a entre un peuple qui danse même quand il marche et un peuple qui cache d’autres peurs. Ces solitudes, quand aucun frère ne connait la pitié, quand le baiser est impossible. Elle était là, elle ne comprenait absolument rien à tout cela. Je n’étais qu’un infidèle. Mais elle m’a sourit. Elle m’a juste sourit au milieu de tout cela. Elle a sourit sans me tendre la main juste après, sans se moquer. Elle n’a sourit que pour moi.
Et voilà que je deviens émotif. Mais dis quelque chose bordel ! »

« Je ne suis qu’un vieux con parti dans une tirade tragico-héroïque insupportable. Je raconte ma vie, un truc typique de riche ça. Personne n’avait encore eu un petit gosse africain pour psy ça c’est sur ! Je te plains gamin. Mais tout ce bavardage, ça me vide un peu les tripes. Même si tu ne dis rien, peut-être même, parce que tu ne dis rien !
Et puis il faut l’avouer, l’Afrique est un bon défouloir.
En Afrique il y a cette souffrance impudique partout, une nudité tellement effrontée. Partout on voit la faiblesse du corps humain, l’impuissance d’une société, les débris de la civilisation. Partout après la douleur et l’indifférence, il y a un vide ou un coup qui nous rappelle la foutue absurdité de ce monde.
En France, même la douleur est aseptisée. On sait nous faire oublier la décomposition. Ça ne pue jamais dans les rues, les fous sont à l’Asile et les amputés portent des prothèses. Pourtant on a besoin de souffrir un peu quand même, alors on cherche sans cesse de la matière à pigner.
En Afrique, on n’y pleure que pour faire un peu de pluie. »

« Je ne sais pas par où il aurait fallu commencer. Peut-être que j’aurais du commencer par pouvoir regarder en face ces bêtes de foires qui attendaient à chaque carrefour pour réclamer de l’argent blanc. Manchots, édentés, squelettiques, à se traîner sur les mains ou les rotules…mon dieu qu’ils étaient laids.
Et pourtant j’étais le plus répugnant de tous, je fuyais.
La charité, ma petite dame, ça ne se paye pas en cash, ça se paye en brulures d’estomacs, en cauchemars, ça se paye avec tous ces fantômes qui après, viennent vous rappeler éternellement votre lâcheté et votre impuissance. Circulez sales mendiants ! Circulez !
Ils étaient là à vendre leurs malheurs avec le sourire. Ils étaient là quelque part derrière les murs, derrières les gardiens, derrière l’habitude, derrière la parure. Et je ne pouvais pas les regarder dans les yeux, exactement comme j’évite depuis des heures tes yeux immenses, petit, tes yeux de poupée de chiffon : « Made in you ».
Ils étaient là, tout le temps, chaque jour, tout droit sortis du sexe de la banque mondiale. Et je ne savais faire qu’une chose, prendre cet air cynique, ce air qui cache le malaise, cet air qui est sensé protéger ta bonne conscience et ton espace vital. Je n’ai rien fait, je n’ai même pas parlé d’eux, c’est la première fois que je déballe tout sur ces fantasmes de désespoirs, fantasmes de création. Au fond je les ai hais tous, ces pauvres, ces impotents pour tout ce qu’ils me renvoient en pleine face ! Ça y a pas à dire, la pitié te renvoie toujours à ton propre derrière…
Je crois que c’est là bas que pour la première fois je suis devenu fou.
Ce n’est pas une question de soleil.
L’Afrique t’explose à la gueule avec toutes ses familles, ses tribus, ses langues qui s’enchaînent les unes aux autres pour raconter des histoires de terre et de sang. Des milliers de peuples de milliers d’années de milliers de brulures. »

Pendant que je fume cigarette sur cigarette et que je déballe ma science, ce petit con s’est endormi.
Peut-être qu’au fond, même lui, il s’en fout.

Hera Cametis
Photo : David Blumenkrantz (CC)

1 commentaire

    j’adore.

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