« Ayiti Lévé »
Le 12 janvier dernier, un violent séisme a ravagé Haïti et bouleversé le monde entier. Comme souvent face à ce genre de catastrophe, les artistes ont réagi en masse pour soutenir le peuple haïtien.
Aux quatre coins du monde, les artistes se sont mobilisés.
Le musicien haïtien Bélo¹ , a transformé sa tournée en Guadeloupe à l’annonce de la nouvelle, en concerts de soutien. En France, quatre-vingt artistes et personnalités ont enregistré en urgence le single « Une geste pour Haïti chérie »² . Sur une musique inédite des Neg’Marrons, chaque artiste a été invité à rédiger une strophe du texte. Chacune de ses diffusions est accompagnée d’un appel aux dons pour la Croix Rouge ou Médecins Sans Frontières (télécharger cette chanson, c’est offrir 2 euros à l’association Médecins Sans Frontières). Une compilation « Urgence Haïti » à laquelle ont participé divers artistes français sortira également dans les bacs le 29 janvier. Les recettes de cet album seront reversées à l’association Action contre la faim, déjà présente sur l’île avant le séisme. De nombreux concerts ont également été donnés ces derniers jours en métropole pour apporter des fonds supplémentaires aux ONG qui tentent de faire face à la situation d’urgence et qui manquent de moyens. L’Afrique n’a pas non plus oublié son pays frère. Au Sénégal un single est enregistré en ce moment même, à l’initiative de Coumba Gawlo Seck et écrit par Lokua Kanza. Les plus grands de la musique africaine (Alpha Blondy, Oumou Sangaré, Sékouba Bambino, Papa Wemba, Wasis Diop, Omar Pène, Baaba Maal) se réuniront en février à Dakar pour un grand concert en faveur d’Haïti.
L’engagement des artistes n’est ni un phénomène nouveau, ni un sujet très original. Parmi tant d’autres, on peut citer Les Enfoirés qui connaissent depuis 22 ans un succès toujours grandissant. De nos jours, les manifestations artistiques de grande ampleur sont surtout concentrées autour de la musique (alors que les écrivains détenaient un rôle plus important par le passé), et ceci pour une raison simple, le pouvoir que celle-ci détient sur les foules aujourd’hui. Réunir des artistes d’horizons très différents, des artistes qui n’ont ni le même style de musique ni ne sont de la même génération, offre à tous un sentiment de mixité, de solidarité, combinant à la fois plaisir, émotion et apaisement des consciences. Néanmoins ces manifestations restent la plupart du temps ponctuelles. Même si de nombreux artistes continuent le combat à titre individuel, quel est le rôle que l’art peut détenir sur le long terme ? Si le pouvoir psychologique de la musique, ou de l’art en général, est désormais reconnu à l’unanimité, il n’existe pas encore de nombreux programmes qui mettent en avant l’art comme une alternative de développement, un projet de longue durée. Mais qu’entend-t-on par là ? On imagine difficilement que la musique puisse aider les Haïtiens à se reconstruire excepté en apportant un soutien moral et collectif, mystique (sentiment d’unité nationale, etc.). Néanmoins, l’art peut être envisagé d’un point de vue plus concret, une possible réponse à certaines populations désespérées. Certes cette solution n’est pas envisageable à grande échelle mais elle pourrait offrir à certains jeunes un nouvel avenir. L’art est un effet un vecteur d’éducation, de potentiels revenus (sans forcément être une star internationale), un moyen d’exorciser certains problèmes et de les dénoncer bien sûr… Toutes ces interventions des artistes sont donc louables mais à quand ceux qui s’engageront sur le long terme en rendant enfin à l’art son pouvoir non pas seulement de soutien mais de reconstruction ? Quand verra-t-on des artistes non plus seulement distribuer des vivres dans la rue mais un peu de leur savoir-faire, de la passion qui les fait se lever chaque matin et leur redonne espoir ? Non ce n’est pas une vision idyllique du monde où chaque pauvre deviendrait un artiste engagé mais simplement la croyance qu’apprendre à un jeune, démuni et blasé, que la danse, la musique, l’écriture – et j’en passe – peuvent lui rendre liberté et confiance en lui, c’est lui redonner envie de se battre, de ne pas seulement voir en lui un rejet de la société… Haïti méritait déjà l’attention des artistes et du monde entier, avant même ce séisme, et il ne faut surtout pas l’oublier. Sans même vouloir créer des artistes, peut-être faut-il réapprendre aux plus éprouvés, comment, par eux-mêmes, trouver la force d’élever la voix.
Ayiti chanté é pi léve-w ³?
¹ Chanson de Bélo « Ayiti Lévé » : http://www.youtube.com/watch?v=5O7vbQeMuCg
² « Un geste pour Haïti chérie » : http://www.youtube.com/watch?v=QiaIr-Ku8z4
³ Haïti, chante et lève toi ?
Photo de Neg’Marrons : Vince Kmeron (CC)