Mural

« Etude anthropologique d’un hall de gare… »

J’aurai pu commencer par « Il était une fois… »,  raconter l’histoire de la Princesse-aux-milles-et-unes-qualités et de son magnifique-mais-ô-malheureusement-inexistant prince charmant. J’aurai pu, convoquer les joyeux lutins, les belles petites fées, Peter pan et pourquoi pas Mickey ?  J’aurai pu, c’est vrai, nous vendre du rêve.

 Et bien, non.

Aujourd’hui, j’ai décidé de raconter la vie. La vie des autres. Remise en contexte. Le TGV pour Poitiers, ce soir, n’a pas eu envie de m’attendre. Je l’ai vu s’éloigner à grande vitesse, me narguant moi et ma lourde valise que j’ai mis si longtemps à fermer [parce que par souci de conscience j’ai offert un séjour en valise -sans sorties autorisées- à tous mes livres de cours], et dans son grand TUUUUUT de départ j’ai cru déceler une réflexion moqueuse «cette fois tu attendras le prochain ». J’aurai voulu lui répondre à mon tour [et je l’aurai certainement fait, si le fait que mon interlocuteur soit un train ne limitait pas considérablement le discours] que oui j’attendrais, assise sur mon banc, et que ce n’était pas un problème : le hall d’une gare est fascinant. Mais ça il ne le sait pas, lui qui est toujours si pressé, prisonnier du 12H32, 15H37, 17H38, lui qui ne peut prendre le temps d’observer.

Et pourtant, si on s’accordait quelques minutes dans notre traintrain quotidien, nous verrions qu’un banal hall de gare, ce périmètre de quelques centaines de mètres carrés regorge de centaines d’âme singulière qui pourraient bien inspiré un roman.

Gare de Bordeaux. Un dimanche soir. En observation de protagonistes potentiels. Tous m’intéressent. 

Je partage mon banc avec une fille au manteau rose, des longs cheveux blonds tressés et les ongles peint en violet. Elle ne me prête aucune attention. Sa montre l’attire davantage. Son pied trépigne. Je suppose qu’elle attend quelqu’un. Son copain ? Sa famille ? « Le train en provenance de Paris-Montparnasse est annoncée avec 10 minutes de retard ». Mauvaise nouvelle. Regard déçu. Ronchonnement. Son pied accélère le rythme. Impatience.  
Sur le banc d’en face, un homme s’est endormi. Dans ses mains, le journal ouvert, page sport. La gare pourtant est loin d’être silencieuse. Fourmilière du dimanche soir. Les gens partent, les gens arrivent. Des retrouvailles, des départs. Des rires, des pleurs.
De l’escalator central débarquent « les jolies colonies de vacances ». Ca rie, ça cri, ça chante. J’observe le défilé des petits voyageurs, me replongeant dans mes propres souvenirs de ces inoubliables séjours d’enfances. En tête, défile la traditionnelle pin-up et le « gars stylé » du groupe qui après la boom de samedi soir  « sortiront ensemble », puis vient un groupe de garçons qui parlent foot, et d’autres qui parlent films, les filles qui se mettent d’accord sur « qui-est-avec-qui » dans la chambre et celles qui commencent le repérage des  garçons. Souvenirs. Et puis, dans ce joyeux raffut, il y’a les « monos », légèrement moins détendus, leur mains pleines de papiers. Ils comptent leur troupe. 4, 5, 6… L’Ont compté ce matin. Recompterons à l’arrivée du train, à la sortie du train, au départ du bus, à la sortie du bus, à l’arrivée aux camps… 24, 25,26. Je leur souris, valeureux chevaliers des marmots-agités.
Mon regard se porte sur une jeune fille, assise à même le sol. Emmitouflée dans un bonnet de laine et une écharpe assortie qui cache les traits de son visage. Ses yeux regardent au loin. Ses lèvres ne sourient pas. Je me demande à quoi elle pense. Je ne saurai deviner. Imaginer, peut être. Mais ses pensées lui appartiennent.
Assis sur son énorme valise, le couple des temps modernes. L’adolescent et son télephone portable. De loin, je l’observe sourire (l’adolescent, pas le portable) ponctuellement, disons, toutes les 1minutes et 15 secondes. Si je me rapprochais j’entendrais certainement le « bip bip », annonceur de l’arrivée d’un nouveau sms, déclencheur du mouvement de ses lèvres. Il lève la tête et croise mon regard observateur. Instinctivement, oubliant la surprenante quantité de gel qui retient ses quelques mèches rebelles, il passe la main dans ses cheveux. Me re-regarde. Il pense certainement qu’il m’intéresse. Après tout, il n’est pas censé savoir [que je préfère les cheveux plus longs] que mon « ratage de train » c’est transformé en observation anthropologique dont il est l’une des victimes. Bip, bip. Nouveau message. Nouveau sourire. Me voila oubliée. Je laisse mon jeune Ken à ses textos porteurs de bonheur, un groupe d’étudiants vient d’attirer mon attention.
Eux aussi attendent le train. Ils rentrent de week end et repartent dans leur ville d’étude retrouver réveils qui sonnent, agendas bien chargés, repas préparés, soirées du jeudi soir et fou-rire d’étudiant. L’un d’eux allume une cigarette, un autre fouille soucieux dans son sac [les clefs de l’appartement, je suppose ? T’inquiètes nous sommes tous pareil]. Au bras d’un grand brun, une jolie fille en larmes. Sa petite amie, apparement de celles qui vivent loin. C’est l’heure du départ. Pour eux, c’est dur. Le brun la serre dans ses bras, l’embrasse. Un autre brun les charit. « Allez, c’est bon, vous vous revoyez le mois prochain ». Soit. Sa petite amie à lui, apparemment est de celle qui vivent près.
«Scuse me sir, could you tell us…”. Je tourne la tête. British accent. Jogging.  Sac de couchage et transportage-de-maison sur le dos. Un couple d’anglophone en vadrouille, et visiblement en quête de renseignements. Leur interlocuteur, un homme d’une cinquantaine d’année, secoue la tête, navré. Des grands gestes qu’il fait avec les mains, j’en déduis que l’anglais et lui ne sont pas amis. Consciente que nous ne saurions, mon –very-funny-accent-de-frensh-girl et moi, d’une aucune aide supplémentaire à ce sympathique couple, je détourne la tête et les laisse partir à la recherche d’un serviable amoureux de la langue de Shakespeare.
Mon regard se pose de l’autre côté de la gare, l’indispensable coin-restauration. Les ventres affamés, le petit creux d’avant dîner, l’incontrôlable gourmandise s’entassent devant le snack de la gare. Le bistrot est plein à craquer.  De mon banc, je ne vois que les tables de devant. Une maman vient d’offrir un chocolat chaud à ses petits garçons, trois petites têtes blondes. Pour eux, l’attente sera moins longue. Pour la maman, l’attente sera plus calme. Le plus petit me sourit. Son breuvage chocolaté, lui a laissé une moustache souvenir au dessus des lèvres. A la table d’à côté, papy et mamie partagent un café. Ils ont posé les billets de train sur la table, et feuillent un guide touristique. Sur la couverture, la Tour Eiffel.  Je les imagine tous les deux, quittant leur petite campagne pour aller visiter amoureusement Paris. Je me trompe peut être complètement. Après tout, d’eux, la campagne, l’amour, la visite… Qu’est ce que j’en sais ? Rien. Liberté d’imagination. Les imaginer ainsi, me fait sourire.  L’homme de la table d’à côté en revanche ne sourit pas. Colère. Il hurle dans son télephone mobile. « Train annulé », « inadmissible », « réunion très importante », « je répète, c’est inadmissible ». Clac. Il raccroche. De la table en coin, une femme le regarde. Elle sirote une gorgée de bière. Regarde la famille des petits blonds. Croque dans son sandwich. Regarde ailleurs. Me regarde. M’observe l’observer. Détourne le regard et se concentre sur son sandwich. J’ai envie de lui dire, que oui, elle est découverte. Et je suis ravie de savoir, que le spectacle de la gare de Bordeaux, un soir d’hiver, ne fascine pas que moi.  Mais je ne dirais rien, narrateur passive, vulgaire observatrice. Madame, je vous laisse à votre sandwich et au Hall-de-gare’s show.

Un spectacle fort en couleurs et en émotion. Des milliers de manière de vivre et de penser qui se rencontre en ce lieu. Des sentiments qui s’entrecroisent, s’entremêlent. La joie de ceux qui se retrouvent, les larmes de ceux qui se quittent, la colère de ceux qui ne peuvent prendre le train, l’impatience de ceux qui attendent.  Le rire des enfants. Les pleurs de l’amant. Le stress de l’homme d’affaire. Et ceux qui observent.

« Voie 1, le TGV en provenance de Paris-Montparnasse va rentrer en gare, éloignez vous de la bordure des quais ». La fourmillière s’agite. Enfin, enfin, ils arrivent. Enfin, enfin, on va partir. 19H02, les portes s’ouvrent. Une petite tête toute blonde court en direction du banc. Mon banc, devenu véritable lieu d’observation.  Cinq ans, pas toutes ses dents, un sac à dos aussi grand qu’elle sur le dos. Ma voisine aux manteaux rose l’attrape au vol, et la serre dans ses bras. Joie. Sa montre ne l’intéresse plus, maman vient de retrouver sa fille. Mon dormeur d’en face s’est réveillé, il a refermé le journal, et cherche dans la masse ceux qui l’étaient venu attendre. J’ai perdu de vu mon adolescent au portable. Je l’imagine retrouver, heureux, la mystérieuse expéditrice des messages.

Dans quelques minutes, le train repartira à Paris. D’où il vient. Un énième aller-retour. Transportant chaque jour des milliers de personnages singuliers, des étudiants, des amoureux, des grands-parents, des enfants, des étrangers, des hommes d’affaires, des touristes, des écrivains, des professeurs, des footableurs, des acteurs, des chanteurs… Point de rencontre de toutes ses vies, ses traintrain quotidiens si différents, ces manières d’agir et de penser, ses préoccupations et ses sentiments qui , sans y prêter attention, se croisent, se côtoient, s’entrecroisent.
« 24, 25… Complet, c’est bon montez dans le train ». Je laisse la petite troupe de vacanciers s’installer, et je grimpe à mon tour. Poitiers m’attend. Mon quotidien aussi. Pour ce soir, le spectacle est fini. Je laisse mes nouveaux protagonistes continuer à  écrire leur vie. Ces vies dont je n’en saurai plus rien. Mais ce fut un plaisir, l’instant de quelques minutes, de croiser leurs chemins.

12 commentaires

    J’A-DO-RE ! Vivement que je loupe mon prochain train !…

  • j’aime beaucoup.

  • un super beau texte ce fut un vrai plaisir de le lire

  • Tu nous donnes envie de louper le train !

    BRAVO !

    j’adore particulièrement la partie sur les anglais ! … sexy british accent !

  • J’aurais bien commenté plus tôt, mais j’étais tombé dans un sommeil très profond dont je viens seulement de sortir.

  • Dis donc, pourquoi tu ne songes pas à publier ton journal intime chez un éditeur ? Ta vie est tellement palpitante…

  • Ah la faune des gares ! On s’y croit vraiment… Étant moi même habituée depuis l’enfance aux longs trajets pour faire Lyon-Quimper et à l’attente dans les gares, je me retrouve totalement dans ce texte =) tu m’as donné envie de reprendre le train exprès pour faire une étude anthopologique x)

  • J’aime! Comme je te comprends…

  • Quelque chose me turlipine.. : « le hall d’une gare est fascinant » as-tu trouvé
    cela toute seule ou t’es tu inspiré d’une autre histoire ? Car il me semble avoir entendu une phrase similaire dans petit pied épisode 3 :  » La vallée interdite est un mode fascinant »
    Attention, plagiat = interdit :)

  • Cher telletubies jaune,
    Me voila turlupiné à mon tour par ton commentaire… car loin de moi l’idée de plagier quelconque autre production.
    Je ne nie pas n’avoir rien inventé du style, de cette tendance actuelle à raconter des faits réels, qu’utilise actuellement beaucoup d’auteurs contemporains… en revanche, j’espère bien n’avoir volé aucune phrase à une autre production (que je n’ai d’ailleurs jamais vu… mais le hasard fait parfois mal les choses).
    Je ne connais pas ton degré de sérieux, mais je m’engage à vérifier tes données pour éviter tout plagia=interdit ;)

  • c’est vraiment super, nous préparons une recherche (pas vraiement dans le contexte de la gare!!) mais c’est vraiemen tun support de formation des équipes de recherche que tu nous donne là, sincèrement merci et vive la recherche !!!!!

  • je suis heureuse de constater que nous sommes nombreux spectateurs de la gare. Selon moi la gare est un espace hors du temps alors qu’elle est innondée d’horloges et d’horaires où de nombreux espaces temps se rencontrent. Je me demande à quel espace temps appartiennent les spectateurs des gares?

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