Freud et Staline au Mexique ?
Pardon ? Qu’est-ce qu’ont à voir Sigmund Freud et Joseph Staline ? Qui plus est, au Mexique ! Le titre de la conférence avait de quoi déconcerter, et c’est donc relativement sceptique que je me suis installée en amphi Bolivar.
Ruben Gallo est actuellement professeur à Princeton ; il était venu à Sciences Po pour donner une conférence sur le sujet de son nouveau livre, Freud in Mexico: The Neuroses of Modernity. L’enjeu était à la fois d’analyser qu’elle avait été la réception de Freud au Mexique et quelle idée Freud se faisait du Mexique. Et c’est en examinant sa bibliothèque que des pistes se sont ouvertes. En effet, pas d’histoires du Mexique ou de livre sur les Aztèques chez le père de la psychanalyse. En revanche s’y trouvait un ouvrage pour le moins surprenant : Derecho Penal Mexicano, de Raúl Carrancá y Trujillo, 1937. Après une petite enquête, Ruben Gallo trouva que Carrancá, juriste mexicain, était très peu connu (voire inconnu) dans le milieu universitaire. Pourquoi ce livre se trouvait-il dans la bibliothèque de Freud ?
C’est en se penchant sur l’auteur que l’on comprend le lien entre Freud et le Mexique. Carrancá avait la certitude que l’on pouvait améliorer la criminologie grâce à d’autres sciences. Il pensait donc que le juge pouvait s’appuyer sur des concepts de sociologie, de médecine, de psychologie…et de psychanalyse ! Carrancá a donc appliqué les théories de Freud pour essayer de cerner l’inconscient des accusés, de façon à identifier leurs névroses et déterminer leur peine en fonction de son diagnostic. Il a d’ailleurs publié quelques plusieurs articles sur le sujet dans les années 30, en envoyant même un à Freud qui lui répondit avec enthousiasme.
Cependant, quel est le lien avec Staline ? C’est assez simple : en 1940, Carrancá est nommé juge de l’assassin de Trotski, un Belge dénommé Franck Jacson¹. Carrancá le psychanalyse pendant un certain temps, pour finalement aboutir à la conclusion que ce dernier souffre du complexe d’Œdipe – ce qui l’aurait poussé à commettre le meurtre. Sa mère aurait en effet été l’amante de « l’homme de main² » de Staline, qui était chargé d’abattre Trotski ; Jacson aurait donc pu agir par amour pour sa mère ou par fidélité envers son amant… Bref, un peu surréaliste. Et puis la psychanalyse reste une « science » encore assez floue pour pouvoir valider des hypothèses toutes plus hallucinantes les unes que les autres. Que Ramón Mercader se soit senti trahi par Trotski et ait voulu se venger, ou bien qu’il ait était un agent du NKVD, il me semble que rester terre-à-terre est plus plausible qu’accorder du crédit aux délires psychanalytiques de certains.
¹ Qui en fait se prénommait Ramón Mercader del Río et était catalan.
² Leonid Eitington


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