« L’avenir est-il un long passé ? »¹
Depuis ses débuts, la Guinée n’a pas connu des jours faciles. Le pays qu’on appelait « les Rivières du Sud » deviendra colonie française en 1891 et prendra le nom de Guinée (ou Guinée Conakry). Elle n’obtiendra son indépendance qu’en 1958, en refusant courageusement la proposition du général de Gaulle à propos de l’intégration des colonies au sein d’une « Communauté française ». Mais si le pays est désormais libre, la France décidera de lui faire payer cher sa décision : si elle ne s’y opposera pas militairement, les relations économiques et politiques seront rompues. La France retire immédiatement toutes ses installations, à savoir armée et fonctionnaires, ainsi que tout soutien économique. La Guinée, jeune pays libre, sera fragilisée par le départ des organismes « structurants » qui auraient pu garantir la stabilité. Les relations avec la France sont tendues, des tentatives de renversement et d’assassinats de Sékou Touré sont organisées. On connaît la suite : un régime qui se durcit, avec répression violente et corruption à la clé.
A sa mort, les choses sont loin de s’arranger. Lansana Conté s’empare du pouvoir en avril 1984 : il se crée une image de libérateur, souhaitant rompre avec le régime antérieur. Il dénonce la violation des droits de l’Homme et souhaite accélérer le développement économique de la Guinée. Pourtant, bien que le président engage des réformes économiques, parfois couronnées de succès, le régime ne tarde pas lui non plus à se durcir. Dans la théorie, les pouvoirs sont séparés, les droits de l’Homme respectés, une nouvelle Constitution est même rédigée en 1990. Mais peu après les élections présidentielles de 1993, dont les résultats sont contestés par l’opposition, le pays sombre dans l’autoritarisme. La répression repart pour un tour. Le mécontentement de la population finit par se faire sentir au milieu des années 2000 : grèves et manifestations s’enchaînent – sans succès et réprimées – bien que le gouvernement soit fragilisé. Et Lansana Conté meurt le 22 décembre 2008.
Peu de temps après sa mort, un groupe de militaires, qui forment le Conseil National pour la Démocratie et le Développement (CNDD), prend le pouvoir. Ils dénoncent le régime antérieur pour corruption, accaparement des richesses par les élites et mépris pour les besoins de la population. Une lueur d’espoir naît chez les Guinéens et dans la communauté internationale : le pays se dirige-t-il enfin vers la démocratie ? Mais très vite, le gouvernement est dissolu, la Constitution supprimée. Et en guise de cadeau de Noël, Moussa Dadis Camara s’autoproclame président le 24 décembre 2008. La junte militaire prévoit d’organiser des élections, c’est un début encourageant : on voudrait y croire… on voudrait vraiment. Mais comme on ne perd jamais ses bonnes habitudes, le régime se durcit à son tour. Le massacre du 28 septembre 2009 est l’apogée de la violence : « le 28 septembre 2009, vers 14 heures, aux alentours du stade de Conakry, des dizaines de femmes, adolescentes, mères de famille ou femmes âgées, erraient telles des zombies, totalement nues, dégoulinantes de sang, de sperme, de boue² ». Camara promet une enquête et en profite pour accuser exclusivement l’opposition. Pendant ce temps, l’ONU parle de crime contre l’humanité. La situation stagne, la période électorale approche dans une atmosphère d’angoisse et de terreur.
Et puis coup de théâtre : le militaire Toumba Diakité blesse Moussa Dadis Camara à la tête. Celui-ci, hospitalisé à Rabat, n’est plus en état de gouverner et renonce au pouvoir à la mi-janvier 2010. Mais quel est l’avenir du régime militaire ? Le numéro deux de la junte, le général Sékouba Konaté, a pris la tête du pays. Il semble être un homme posé, moins sujet aux accès de colère que Camara. Il semble préférer l’apaisement, en nommant Premier Ministre le doyen de l’opposition, Jean-Marie Doré. Il semble aussi privilégier le dialogue et le consensus. Mais on n’y croit plus. Et peut-être a-t-on raison : la junte publie son rapport sur les massacres du 28 septembre en disculpant les militaires (à l’inverse de l’ONU), et la préparation des élections crée déjà quelques tensions entre ceux qui souhaiteraient se présenter. Ces élections, « transparentes, démocratiques et inclusives » (l’espoir fait vivre…) doivent avoir lieu dans un délai de six mois. Et il s’en passe des choses en six mois.
Évidemment, il serait caricatural d’accuser uniquement les hommes au pouvoir. Chacun a eu la caractéristique initiale de vouloir changer la situation du pays, pour tomber ensuite dans l’autoritarisme. Cette répétition sans fin du même schéma semble montrer que les problèmes sont structurels : pressions des élites économiques et politiques, privilèges, trafics en tous genres et corruption ne favorisent pas l’éclosion d’une démocratie stable. C’est donc bien le système qu’il faut changer. Peut-être celui qu’on surnomme « le Tigre » est l’homme de la transition, et peut-être ne l’est-il pas. L’avenir est-il un long passé ? Espérons que non.
¹ Tiré de la chanson « L’avenir est un long passé », du groupe Manau
² Tiré d’un article du Monde, « La malédiction des femmes de Guinée », par Ibrahima Baldé et Nathalie Zajde
Comme la majorité des pays africains,l’exemple de la Guinée n’est pas une surprise,il y a bien pire: La Libye ou encore le Niger,ce pays ravagé par la corruption et les coups d’États permanents.Certes des solutions semblent plausibles: soutien de la part des ex pays colonisateurs,interventions d’organisations internationales (dont les actions ne portent apparemment pas leurs fruit rien qu’en se référant au cas de l’ONU) et ce, dans le but »d’essayer » d’établir une marche vers la liberté d’expression,une marche vers l’émancipation de la femme, et simplement :une marche vers la Démocratie.Sous des régimes aussi autoritaires,corrompus et anarchiques,je pense bien que l’Avenir a plutôt été un long passé.
PS:ma chère Rapha ton écrit est digne d’un vrai article du journal leMonde,Félicitations¡
Excellent la référence à Manau dans le titre
Même si ca fait bizarre que les paroles d’un group breton soient utilisées pour un cas africain…