Qu’ils sont grandioses ces supporters latino-américains!

Abandonner son équipe représente un crime inimaginable et abominable pour tout bon supporter latino-américain qui se respecte. Jamais au grand jamais ces fidèles ultras, los «barras bravas», ne suivront l’exemple pitoyable des Nantais quittant la Beaujoire à quelques minutes de la relégation en Ligue ou celui des Munichois suite à leur défaite à domicile face aux Girondins de Bordeaux. Non, à aucun moment quitter un stade avant la fin d’un match ne traverserait l’esprit de ces supporters uruguayens, argentins, péruviens ou encore chiliens. Qui sont-ils alors, ces mystérieux supporters dont on parle si souvent mais dont on sait en fait très peu de choses?
En Uruguay et en Argentine, le match du samedi ou du dimanche ne se prépare pas du tout de la même manière qu’en Europe. Le processus est différent, tout comme il l’est aussi en comparaison des autres pays latino-américains. En effet, dans ces deux pays du Rio de la Plata, la plupart des matchs se jouent dans la capitale ou dans les environs. Buenos Aires pour l’Argentine et Montevideo pour l’Uruguay abritent la plupart des équipes de première division de leurs pays respectifs. Les statistiques parlent d’elles-mêmes: 74 % des matchs du championnat argentin de première division se disputent dans le Grand Buenos Aires, c’est-à-dire Buenos Aires intramuros plus sa banlieue. En Uruguay, le pourcentage atteint les 89%, sur seize équipes de première division, seuls deux clubs résident hors de Montevideo, Cerro Largo et Tacuarembó. Á noter que dans ces pays le championnat se déroule en deux parties, premièrement le tournoi d’ouverture de février à juin, puis le tournoi de clôture, d’août à décembre.
Les supporters se réunissent généralement dès la fin du match X en vue de préparer la fête du match suivant. Parler de fête est loin d’être un bien grand mot, l’entrée des équipes s’apparentant ni plus ni moins à un carnaval presque aussi impressionnant que celui de Rio de Janeiro. Ils discutent dans les locaux qui leur sont destinés, souvent à proximité, fumant pour la plupart un bon joint, débriefent les festivités du dernier match et réfléchissent aux investissements en vue des prochaines hostilités. Le budget des clubs n’est pas souvent très élevé, et rares sont ceux qui en Uruguay peuvent se permettre l’achat de «bombos», sorte de grands tambours qui font souvent la magie des orchestres des supporters. Les trompettes se vendent à des prix difficilement accessibles contrairement aux caisses claires, beaucoup moins coûteuses. Les Argentins sont plus chanceux, la plupart des équipes possèdent leur «orchestre» qui met l’ambiance (les trompettes des barras bravas de Rosario Central) , qu’ils jouent à domicile ou à l’extérieur. En Uruguay seuls Nacional, Peñarol, Danubio et Defensor Sporting dans une moindre mesure possèdent des instruments musicaux pour les matchs, les orchestres étant généralement composés d’une dizaine d’ultras doués pour jouer de ces instruments, accompagnés par les champs, les sauts et les encouragements des «bandas», groupe de supporters virevoltants et parfois virulents (les bombos impressionnants de Nacional). Néanmoins, l’organisation précaire des années quatre-vingt dix a laissé place à une coordination dirigée d’une main de maître.
Au Nacional de Montevideo, Ramón Jesús, surnommé le «Gordo Ramón», rempli parfaitement ce rôle de commandant en chef des troupes de la «hinchada tricolor», les supporters fanatiques du doyen des clubs uruguayens. La «banda del Parque» , en référence à leur stade le Parque Central, est tenue de suivre les directives imposées par Ramón. Son expérience sans égale en termes d’affrontements entre supporters lui a conféré la légitimité nécessaire pour dicter les commandements dans les stades. Il assiste à quasiment tous les entraînements du Nacional et entretient des relations courtoises avec la majorité des joueurs et dirigeants. Selon un certain haut gradé du club, son influence s’étendrait même jusqu’au choix de l’équipe type en début d’année. C’est lui aussi qui suite à une défaite surprise en championnat face à la faible équipe de Rampla Juniors en mai 2008 doit s’atteler à calmer les ardeurs des plus violents supporters (supporters de Nacional contre l\’arbitre). Une polémique a enflé récemment lorsque Ramón a été accusé de favoriser certains de ses amis quant à l’obtention de places gratuites, ce dernier rétorquant qu’il n’a fait qu’organiser un tirage au sort pour «offrir» quelques places au plus chanceux. Bien que Ramón dirige les tribunes, c’est officiellement Pablo Santos qui agit comme coordinateur honoraire de la sécurité, sorte de lien entre les supporters, les instances dirigeantes du club et le ministère de l’Intérieur uruguayen. Les jours de match au Parque Central, les ultras déterminent différents points de rencontre même si le plus souvent c’est devant le siège du club qu’ils se retrouvent pour débuter les festivités. Elles s’amplifieront au fil du match dans des tribunes toujours remplies par des supporters dévoués à leur équipe favorite, qu’elle s’incline ou qu’elle s’impose (Nacional champion , des supporters en délire).
Les supporters brésiliens brillent eux aussi par leur fidélité à toute épreuve. Ces ultras, «torcidas organizadas» en portugais, rivalisent d’ingéniosité avec leurs rivaux pour souvent offrir de fabuleux spectacles pyrotechniques. Ils s’inspirent en grande partie des chants argentins, qu’ils se limitent ainsi à traduire. Les «classiques» supporters brésiliens, ceux qui dansent la samba dans les tribunes sans prêter véritablement attention au match, sont encore présents, mais simplement lors des matchs de la sélection nationale. Le Brésil se caractérise par des derbys brûlants à l’instar de Flamengo-Fluminense ou Internacional Porto Alegre-Grêmio; cependant des équipes comme Manaus en Amazonie évoluent aussi en première division, ce qui contraint les supporters à beaucoup voyager et surtout en empêche beaucoup d’assister à l’ensemble des matchs dans un championnat qui ne compte pas moins de vingt-quatre équipes. Cela est dû à un évident souci économique que les clubs ne peuvent pas gérer tous seuls et qui reflète un fait indéniable dans ce pays organisateur de la Coupe du Monde 2014 : les ultras sont bien souvent des jeunes d’un âge compris entre quinze et vingt-cinq ans dans une situation précaire, vivant de fait pour le foot, les filles et la drogue.
Les premiers ultras chiliens sont apparus publiquement dans les années quatre-vingt, à l’occasion d’un match entre Colo-Colp et la Universidad de Chile. Les supporters des premiers sont dénommés la «Garra Blanca» (chants des supporters de la Garra Blanca), tandis que ceux des seconds ont pour nom «Los de Abajo». C’est sûrement à cause de la passion que ces duels provoquent que la situation dégénère souvent, comme en 1999 lorsque’une jeune supporter de Colo-Colo est assassiné par des supporters de la U de Chile. La situation demeure assez tendue au Chili, mais toutefois la plupart des matchs se déroulent sans incidents et avec tout autant de ferveur.
Au niveau de la Colombie, ces «barras bravas» se retrouvent surtout dans des clubs de villes comme Bogotá, Medellín (drapeau géant d\’Independiente Medellín) et Cali. Ils sont assimilés à des tribus urbaines qui marquent leur territoire par l’intermédiaire de graffitis. Ce début du XXIe siècle est le théâtre d’un progrès évident dans l’organisation de ces ultras qui recueillent de plus en plus de fonds pour accompagner leur équipe favorite dans les déplacements. Il faut dire que des villes comme Baranquilla ou Cali sont très éloignées l’une de l’autre et plusieurs heures de bus sont nécessaires pour arriver à destination. Ces améliorations dans l’organisation des groupes de supporters entraîne par ailleurs des dissidences entre ultras d’une même équipe. On voit ainsi des velléités se former entre différents fans du Deportivo Cúcuta, du Junior Baranquilla ou encore de l’Independiente Medellín. Néanmoins c’est «l’argentinisation» des «barras bravas» qui est la plus impressionnante; en effet, les activités réalisées dans les stades, les paroles des chants, les banderoles ressemblent beaucoup à celles que l’on trouve en Argentine. Il existe tout de même un mouvement pro-colombien au sein de ces ultras qui prône la domination du folklore local. À leur grand désespoir, les supporters «cafeteros», surnom de l’équipe colombienne, seront absents de la Coupe du Monde en Afrique du Sud, contrairement à leurs homologues du Río de la Plata.
En Équateur, les «barras bravas» sont apparus durant la décennie quatre-vingt dix dans la ville de Guayaquil, opposant d’un côté les ultras d’Emelec et de l’autre ceux du Barcelona Guayaquil. Ultérieurement le phénomène s’est délocalisé vers la ville de Quito, capitale du pays et lieu du chaud derby entre Deportivo Quito et Liga de Quito. Malgré la victoire de cette dernière équipe lors de la Copa Libertadores 2008 (la Ligue des Champions latino-américaine), c’est la violence qui domine dans les stades équatoriens à l’image du meurtre de David Erazo, un jeune supporter d’El Nacional, en Juin 2009. Ainsi le gouvernement a promulgué une loi contre la violence dans les stades. Reste que les supporters équatoriens sont aussi très doués pour mettre l’ambiance, comme le montre leur présence importante lors de la finale de la Coupe du Monde des Club 2008 à Tokyo, mettant aux prises la Liga de Quito et la prestigieuse équipe anglaise Manchester United. La courte défaite de l’équipe équatorienne n’empêcha pas les supporters de chanter tout au long du match, rejoints dans cette activité par des Japonais tout heureux de découvrir des supporters qui n’abandonnent jamais.
Les «barras bravas» péruviens ne sont pas en reste. Qu’ils supportent l’Alianza Lima, l’Universitario ou encore le Sporting Cristal, les ultras péruviens ont plus de moyens dans la capitale Lima. À Cuzco ou Huánuco, les moyens sont assez dérisoires et ce sont souvent des flûtes appelées «cornetas» qu’on retrouve comme unique instrument. Du côté de Lima donc, les supporters d’Universitario, la «barra Oriente», possèdent un stock considérable de trompettes (chant de la \ »Banda Crema\ »), mais c’est surtout la taille des banderoles qui impressionne. Avec un grand U dessus, un maillot géant du club est agité par les ultras durant toute la durée du match, cela dans le grand stade Monumental. C’est aussi un pays rongé par la violence dans la société qui se reproduit à l’identique dans les enceintes sportives comme les stades. D’où le nombre considérable d’actes délictueux perpétrés en 2009 dans les stades qui s’élève à trois cents.
Au Venezuela, malgré la faible tradition footballistique, les «barras bravas» se développent de plus en plus notamment avec la «Avalancha Sur» du Deportivo Tachira. Les chants de ces supporters vénézuéliens n’effraient pourtant pas leur rivaux, Tachira étant souvent une des équipes les plus faibles de la Copa Libertadores (bus du FC Caracas incendié). C’était sans compter sur les exploits du FC Caracas qui s’est débarrassé de River Plate en phase de poule en 2008 devant plus de 30 000 supporters.
Les supporters latino-américains ont tous un point commun: lorsqu’un but est inscrit a toujours lieu la fameuse «avalancha», où les spectateurs se ruent vers les grillages de façon à donner justement une impression d’avalanche (Avalanche des supporters de Grêmio). Se trouver au milieu d’une de celles-ci garantit des sensations à couper le souffle. Oui, en effet ces supporters font rêver, souvent, mais malheureusement parfois ils font pleurer des familles et cela est intolérable.
