Souviens-toi, Barbara
On me pardonnera de paraphraser Prévert…mais aucune autre stance n’aurait pu mieux servir d’accroche à cet article. Car Barbara n’est pas seulement cette jeune fille souriante, ruisselante, inconnue tutoyée, qui court sous la pluie de Brest. Barbara c’est avant tout l’étrangère au sens grec du terme « Barbaros », ceux qui sont différents de nous, ceux qui sont moins bien que nous, ces barbares…
Et pourtant, nous sommes tous des étrangers, nous sommes tous des barbares.
Et bien souvent encore, trop souvent, c’est le « barbare » qui subit la barbarie.
Alors cette Barbara pourrait bien être après tous, un peu de tout cela à la fois : le barbare et la barbarie, l’étranger juif enfermé au vélodrome du Vel d’hiv en juillet 1942 et le policier français qui l’y emmène sans chicaner, nous et nos fantômes, notre moi menacé et notre moi menaçant, toi là et l’autre à côté.
Barbara, c’est toi. C’est nous. Il faut se souvenir, même de ce qu’on n’a pas vécu.
C’est sans doute le plus grand mérite du film de Roselyne Bosch « La rafle» sorti en salle depuis le 10 mars. En 1995, Joseph Weismann déclarait à la télévision « Je ne pense pas que quelqu’un osera un jour faire un film sur ce qui nous est arrivé ». Et s’il reste bien des critiques à formuler, on ne chipote pas, le défi est relevé.
Et quel défi ! Parler d’un des tabous de l’Histoire française, de la Grande Histoire ose-je dire, non pas celle des droits de l’Homme et de la Résistance mais celle de la complicité à un des plus grands crimes de l’Humanité jamais commis. Certes, Jacques Chirac avait eu le courage en 1995, de reconnaitre pour la première fois la culpabilité de la France (c’est à dire du gouvernement de Vichy et de la police française de l’époque, pour ne pas tailler large) dans cette fameuse Rafle du Vel d’Hiv, la plus massive des rafles réalisées en France.
Et pourtant, on ne peut pas dire que ce terrible épisode de notre Histoire fasse aujourd’hui partie prenante de notre mémoire commune. Trop peux encore sont ceux qui non seulement savent exactement ce qui s’est passé, mais aussi, ceux qui s’en souviennent : je veux dire par là, ceux qui n’oublient pas, quelque soit leur âge ou leur origine.
C’est entre autre pour cette raison, que je me permets de rappeler les faits : le 16 et 17 juillet 1942, 13 152 juifs parisiens (dont 4115 enfants) sont arrêtés par la police française. Les familles sont conduites au Vélodrome d’Hiver en plein cœur de Paris où elles attendront pendant plusieurs jours, dans des conditions épouvantables (et déjà de nombreux suicides), d’être déportées d’abord vers un camp français (et oui, il y a eu des camps français), puis vers Auschwitz. Pour remplir les quotas et faire plaisir aux allemands, la police française n’a pas hésité à destituer certains juifs de leur nationalité française (car seuls les étrangers devaient être concernés, ces étrangers qui avaient trouvé refuge dans un pays dans lequel ils avaient confiance, celui de la liberté et de la fraternité) et à emmener également les enfants. Enfants séparés de leurs parents dans les camps français, pour partir à Auschwitz bien après leur famille, le transport n’ayant pas été prévu pour eux. Enfants dont ne voulaient pas les allemands au départ, mais quand on aime en France, on ne compte pas. La rafle s’est effectuée sous les yeux de milliers de parisiens, certains ont applaudi gaiement, d’autres ont tout fait pour aider le maximum de personnes à se cacher, une minorité qui a sauvé des milliers de juifs. C’est le mot MINORITE qui fait peur…n’est-ce pas ?
Pour mieux comprendre, en plus du film, je vous conseille, pour ceux qui ne l’ont pas déjà lu, le magnifique livre de Tatiana de Rosnay « Elle s’appelait Sarah »… (Un film inspiré du livre doit sortir en 2010) qui contrairement à « La rafle » n’est pas fondé sur l’histoire de personnages ayant réellement existé.
Ce livre nous offre de grands moments inoubliables et est sur le fond, bien meilleur que « La Rafle » même s’il le public d’un film qui présente en têtes d’affiches Gad Elmaleh, Mélanie Laurent et Jean Reno, n’est bien évidemment pas le même qu’un livre pour intellectuels de toute part (traduit tout de même dans vingt-huit pays et vendus à sept cent mille exemplaires).
On peut se demander si toute la force du film « La Rafle », n’est pas uniquement dans le sujet choisi qui, pourrait-on dire, émeut à lui seul, émeut de toute façon. Et si on peut à première vue reprocher au film son côté « téléfilm » ou la mise en scène de plus de héros que de salauds, le verdict est sans appel : tout le monde doit le voir.
En effet, c’est un film qui a des « couilles » (pardonnez-moi ce bon mot mais la vulgarité est parfois la seule expression possible de la vérité).
Et il en fallait, pour faire un film grand public sur ce thème, pour en parler aux jeunes avec leur propre langage, pour remuer la belle conscience historique des français sans pour autant en faire tous des criminels. Car nous faire sentir coupable ou honteux n’est pas le but, sinon raviver la mémoire et la colère de tous ceux qui auraient voulu empêcher cela. Dans ce film, on pleure, on pleure beaucoup et non pas de tristesse : les pleurs ne servent qu’à étouffer la rage, celle de l’impuissance.
Mais si on est impuissants pour hier, on ne l’est certainement pas pour demain…et oui la question me brûle les lèvres…si demain on venait ramasser ceux qui dérangent dans les rues de Paris, combien feraient-ils semblant de ne pas voir ?
Te souviendrais-tu ?

J’adore ton article Marie! Même si j’avoue que la BA ne m’a pas donné tellement l’impression d’un chef d’oeuvre du 7ème art…
Non, je ne dis pas le contraire!
Ce n’est pas une oeuvre d’art mais c’est un film important pour notre Histoire.
Je pense que nombreux sont ceux qui oublient un point important du cinéma historique, et il a, dans le cas de «La Rafle» sans doute été englouti par l’émotion de la plupart des spectateurs: c’est la question de la représentabilité d’un tel drame. Si l’effort de mémoire est essentiel, il n’est pas donné à tout le monde d’aborder un sujet aussi délicat que celui de la rafle du Vel d’Hiv. Pour traiter un événement aussi grave, il faut marquer les esprits et l’on attend d’une part, un reconstitution précise qui puisse rendre compte des événements sans les déformer, et d’autre part, l’élaboration d’un récit solide qui soit en mesure se cramponner durablement dans la tête des spectateurs. Dire que le sujet est émouvant en soi, c’est un peu facile. La subtilité des réalisateurs qui ont reconstitué avec brio des événements aussi tragiques, comme Spielberg ou Polanski, est justement d’avoir concilié magistralement ces deux éléments. Mais l’exactitude historique et la performance scénaristique ne font pas naturellement bon ménage et je pense que toutes les faiblesses de ce film proviennent de ce dosage maladroit: c’est un réel malaise pour le spectateur que de ne pas savoir s’il est plus touché par la violence de l’arrestation de milliers d’innocents ou par la déportation de si beaux petits enfants qui gloussent de joie lorsque Annette Monod (Mélanie Laurent) leur apporte des madeleines fraîches dans le camp où ils sont faits prisonniers.
Au fil de sa progression, le film perd en force car il se contente de raconter, sans faire de choix, en s’articulant de façon élémentaire autour des trois acteurs de cette arrestation: les victimes (qui gravitent autour de la famille Weissmann), la France collaborationniste et la résistance. Or, comme l’indique Marie dans sa très belle accroche, la complicité est un phénomène complexe, en tout cas beaucoup plus que cette vision un peu manichéenne et un poil légère, qui laisse entrevoir un certain nombre de détails fâcheux. Hitler est représenté en playboy jongleur de cocktails dans sa maison de vacances bavaroise, les négociations entre la Gestapo et la police française se font toujours sur fond de drapeau nazi et autour d’un cendrier (7 à 8 paquets de cigarettes ont dû être consommés durant le film) et les humiliations des parisiens adressées aux juifs sont d’une bassesse irréaliste. De l’autre côté nous avons droit à des enfants d’une beauté et d’une pureté larmoyante (surtout le petit Nono dont la voix hyper-enfantine et les balbutiements peuvent fatiguer certains à la longue) entourant une seule belle famille, celle de Joseph Weissmann (seul rescapé de la rafle encore en vie), dont le père, Schmuel Weissmann (Gad Elmaleh), aura passé la première demi-heure du film à chercher son tabac (toujours des cigarettes…).
Il faut aussi rappeler que le mot «rafle» n’est pas uniquement une dénomination historique mais bien un terme désignant une saisie furtive, un geste fugace et inespéré. Sans doute aurait-il fallu insister d’avantage sur l’attachement de ces juifs à la France, qui se sentaient très protégés jusqu’alors malgré la discrimination grandissante qui s’institutionnalisait. L’arrestation soudaine de milliers de juifs fut un ébranlement violent et inattendu, et la transposition à l’écran de cette rafle manque sûrement de profondeur de ce point de vue: seul Gad Elmaleh remplit partiellement la tâche de rappeler que les juifs étaient des français parmi d’autres et l’insouciance à la veille de cette arrestation massive est uniquement incarnée par l’innocence des enfants. Le reste n’est qu’une courte scène d’un violent enlèvement policier, moyennement posée sachant qu’il s’agit du noyau du film. Tout cela créé une certaine vacuité entre les personnages qui se fait notamment ressentir dans la qualité des dialogues qui s’enchaînent de façon un peu exubérante sans être assez profonds. Ce film est dépourvu de silences, qui pourraient par exemple apporter des temps de réflexion.
Encore une fois, «La Rafle» se heurte aux principales difficultés annoncées par le sujet traité et le défi qui est relevé: comment rendre compte de telles atrocités au travers du regard inconscient des enfants, de celui d’une famille beaucoup trop idyllique pour représenter 13 000 déportés et du combat surtout symbolique d’une infirmière ayant décidé de faire le mur? Ce n’est pas la sincérité du film qui est ici en cause, mais la naïveté avec laquelle il prétend tout montrer.
Toutefois, l’avis négatif que je brosse à travers cette critique ne doit pas décourager le potentiel spectateur à aller voir le film. Malgré une abondance excessive de scènes tire-larmes, un casting que l’on soupçonne être essentiellement commercial (dans une interview, Roselyne Bosch précise que Jean Reno aurait été choisi pour ses mains gigantesques, parfaites pour son rôle d’obstétricien – mon oeil), il faut reconnaître que les scènes où l’on voit le Vélodrome d’Hiver surpeuplé sont à couper le souffle et, si la rafle avait déjà été filmée par endroits (Monsieur Klein de Joseph Losey, 1976), jamais encore au cinéma un film ne lui avait été entièrement consacré. Morale de l’histoire, «La Rafle» est sans doute destiné à devenir un film pour le collège.