L’autre… c’est moi.
Pardonnez-moi de reprendre ici le nom du spectacle de Gad Elmaleh. Je dois dire que j’ai toujours adoré cette expression, mais ce n’est que récemment que j’en ai compris toute la portée en lisant un article de Werner Bohleber sur la « construction des communautés imaginaires » [Emil Kazakov « L'Église bulgare, les Juifs bulgares et la question nationale », Hérodote 3/2002 (N°106), p. 61-80]. Cet article est un essai de comprendre psychanalytiquement la haine destructrice dans le cas spécifique de l’Allemagne nazie. Mais ce qu’il dit ouvre une porte à l’interprétation de la xénophobie. Une interprétation à proprement parler effarante. Je vous épargnerais un résumé rébarbatif, mais je voudrais juste souligner quelques éléments particulièrement illustratifs.
Un des fils conducteurs de l’article est la relation entre nationalisme et antisémitisme. La Nation, « esquisse d’une communauté imaginaire fondée sur la volonté d’être ensemble » (Anderson, 1938), n’existe pas en tant que telle et, ne sachant pas trop comment se définir par elle-même, a besoin d’un élément extérieur pour s’identifier : pour l’Allemagne, c’est les Juifs. Mais qu’est-ce qu’ « être Juif » ? Une religion ? Un peuple ? Une façon de se comporter ? De penser ? Cette confusion, ce flou des termes, conduit inconsciemment à une « mystification fantasmagorique » des Juifs. Autant dire qu’ils n’appartiennent plus à « notre » réalité. Nous oublions souvent que nous ne connaissons l’ « autre » qu’à travers certains préjugés. Qu’est-ce qu’un Arabe ? Un musulman ? Un Noir? Un homosexuel ? Avouons-le : il est toujours plus simple de lui coller une étiquette et de l’enfermer dans un bocal que de se demander qui IL est. Un premier pas vers la déshumanisation ?
L’introduction du concept des « fantasmes inconscients ubiquitaires » (terme plutôt barbare) permet à l’auteur de montrer que la perception des autres est conditionnée par soi-même. Et non seulement parce que (évidemment) ce sont nos yeux qui voient l’autre au sens matériel, mais surtout parce que certains fantasmes aspirent à être extériorisés et, ne pouvant les réaliser soi-même, l’individu se contente les projeter sur les « autres ». Ces « autres » qui n’étant plus humains peuvent parfaitement accomplir toutes nos saletés de désirs inconscients. Là où ces fantasmes deviennent dangereux, c’est quand on nous dit qu’ils seraient partagés par plus ou moins tous les êtres humains. Exemple : l’accusation dont faisaient objet les Juifs (oui encore) de meurtre rituel d’enfants. Cette idée serait en fait le fruit d’un fantasme inconscient d’hostilité entre frères, l’aîné souhaitant s’approprier son cadet (conflit infantile qui s’explique notamment avec l’obligation de partager la mère. Et lorsque cette réaction s’étend à un groupe important, nous la trouvons plus légitime : il est bien connu que plus on est nombreux à penser de la même façon, plus on a raison. Quid des erreurs collectives ?
Le groupe – la Nation – est à l’individu ce que la mère est à l’enfant. L’étranger renvoie l’enfant à la mère. L’image maternelle sécurisante permet de vaincre la peur de l’étranger. Or que se passe-t-il si ce lien maternel n’est pas assez fort ? C’est là que l’enfant sent qu’il doit se défendre contre l’étranger. L’étranger trouble le lien narcissique qui unit le groupe car il est plus « dur à identifier au groupe », et plus le groupe est précaire, plus les réponses de « défense » seront « massives et virulentes». Qu’est-ce qu’une Nation sinon le fantasme d’un Moi idéalisé et symbolisé dans le citoyen que je suis ? Une jouissance de l’égo qui se complaît dans son illusion de toute puissance d’un Moi fusionné avec le Moi national.
La pureté d’une Nation est un idéal vague qui ne sait se construire autrement qu’en triant cet « autre » qu’elle perçoit comme étant un élément négatif pour elle. Mais connaît-elle vraiment l’ « autre » ? Cet « autre » sur lequel elle projette tout ce qu’elle ne veut pas voir en elle ? Cet « autre » qui n’est rien d’autre qu’elle-même Cet autre, cet autre c’est moi.
Je trouve qu’on retire beaucoup de ce genre d’analyses transdisciplinaires, c’est important de les mettre en avant car on vit dans une société qui a tendance à fragmenter les savoirs afin de ménager nos biais cognitifs et de nous préserver d’un esprit critique trop transversal…
Dans le même esprit, René Girard ( « Le Bouc Emissaire » ou « La Violence et le Sacré ») explique les mécanismes de construction du bouc émissaire comme dérivatif aux désirs mimétiques endogènes à une communauté donnée. Et dans un autre style, Pierre Clastres a une analyse originale sur la relation à l’Autre dans les sociétés sans Etat, il y a un article très bien écrit sur la fonction qu’y occupe la guerre dans son livre « Recherches d’anthropologie politique »…Bonne lecture!