Mural

Lettre turque à l’intention du touriste curieux,

Ô toi, valeureux voyageur en quête de lokoums et de kebabs, attends-toi à être surpris en posant le pied en Turquie. Car découvrir cette contrée est une entreprise qui se révèlera plus complexe que tu n’aurais pu te le figurer. Bien plus que par l’hétérogénéité de sa culture, ce sont les contradictions qui font de ce pays un joyau. Si l’on devait qualifier la terre native d’Homère, l’adjectif « bipolaire » serait le plus adapté. Vois-tu, visiteur, berceau de nombreuses civilisations antiques alors que revendicatrice de son titre européen, moderne tout en prêchant les merveilles de son passé, la Turquie est difficilement cernable. Car même si Mustafa Kemal Atatürk, le père de l’Etat turc, entreprit de fondre les échantillons de cultures hétéroclites en une nation turque, c’est la différence qui règne.

A Istanbul, des galeries d’art contemporain et projets architecturaux avant-gardistes côtoient les mosaïques de la mosquée bleue, des femmes voilées jusqu’au dernier cheveu discutent avec la jeunesse turque en jupe – dont la longueur prête à la critique -, des joueurs de Backgammon déplacent pions dans la fumée de leur Marlboro… La capitale européenne de la culture 2010 ne manquera pas d’attiser ta curiosité de flâneur… Car flâner deviendra ta passion. C’est en déambulant dans les rues inclinées de Beyoğlu, où le vieux métro se fraie un passage entre badauds aux babines luisantes de glace turque, que tu t’imprègneras de leur culture.

Ton œil aiguisé décèlera la dualité entre une capitale écartelée entre deux continents, et l’intérieur du pays, concentré de diverses influences, tant phrygiennes que musulmanes, byzantines que grecques… Ton oreille sera sensible aux vieux rocks des années 90 qui résonnent dans les boîtes de nuit istanbuliotes pendant que les voyageurs en dolmuş, omnibus locaux, seront balancés dans les montagnes de la Cappadoce aux rythmes du tout nouveau hit occidental. L’employé de Metro, compagnie de voyage renommée, pourra ne pas comprendre l’anglais alors qu’un anatolien te brandira fièrement un hello.

Sois certain que parcourir les terres reculées de la Turquie te révèlera la face cachée de ce qui fonde son caractère antinomique. Les colonnes grecques qui jalonnent le pays frisent les vestiges de théâtres romains, témoignant de l’empilement de siècles d’histoire qui forment la Turquie actuelle. L’exemple le plus évoquant demeure celui de la basilique Sainte-Sophie, convertie en mosquée lors de la prise de Constantinople. Ainsi, la Turquie paraît louer son héritage, mais un héritage censuré dont seuls les vestiges archéologiques en sont les rois. En effet, les récentes épurations de populations sont reléguées au second rang de l’histoire nationale et le premier signe de commémoration du génocide arménien est bien récent ; le 24 avril dernier, une centaine de manifestants protestaient dans les rues d’Istanbul en brandissant le slogan de « Plus jamais ça » afin que la Turquie reconnaisse cette période sombre de sa construction.

Ainsi, pèlerin, un dernier conseil : savoure les baklavas turcs au doux goût sucré d’un héritage varié aux fondements des particularismes de la Turquie d’aujourd’hui.

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