Poussière d’étoile
Une nuit comme tant d’autres. Une nuit sombre et épaisse, recouvrant la ville d’un rideau d’encre et d’un manteau où les timides étoiles se nichent, dans la crainte de se montrer. Une nuit où le vent furieux surplombe impérialement les anciennes maisons, luttant avec bravoure et courage contre la noirceur d’un triste ciel d’hiver. Une nuit où la mer déchainée écrase ses vagues d’or bleu contre le quai dans l’espoir d’emporter avec elle tout ce qui lui serait possible de dérober à la terre. Un ciel aux reflets d’ébène. Un vent cornant Novembre. Une mer vengeresse.
A la faible lueur d’une bougie de fortune de laquelle émane un précaire éclairage, je m’attarde dans la contemplation d’un paysage sans couleur et sans saveur. Il n’y a là rien à voir. Il faut simplement savoir tendre l’oreille pour essayer de percevoir un grondement, une plainte, un déchirement dans l’immensité de l’infini horizon nocturne. Et quand le corps se sent touché par la satisfaction d’un quelconque frisson parcourant furtivement l’échine, qu’il la garde jalousement pour lui afin d’en jouir pleinement. Se sentir en osmose avec son environnement. Ressentir ses humeurs. Pleurer avec lui quand les mornes nuages libèrent leur tristesse. Rire en sa compagnie quand le soleil nous inonde de sa douce chaleur par un agréable matin de printemps. Se laisser porter et virevolter dans un ciel orangé d’automne naissant. Retomber en enfance et danser sous les chétifs flocons de neige immaculée.
Dans un tiroir de mon vieux bureau en chêne centenaire, ma main tâtonne à l’aveuglette dans l’espoir d’en sortir un livre à la valeur inestimable. Car il t’appartenait, ne t’en souviens-tu pas ? Tu l’avais posé ici, faute de trouver ailleurs où le dissimuler. J’ai longtemps réfléchi. Pourquoi dans ce tiroir que je fouillais tous les jours ? Pourquoi cette salle, dans laquelle j’avais pris le pli de me réfugier ? Voulais-tu que je le trouve ?
Peu importe à présent, car toi seul possède la réponse, et j’ai renoncé à vouloir te l’ôter. Enfin, mes petits doigts entrent en contact avec la raide couverture de mon trésor. Ton petit trésor. Notre maigre butin. Lentement, avec délicatesse, je le sors de son cercueil de bois et le pose avec respect et nostalgie sur le bureau.
La cire de la bougie s’écoule peu à peu dans un rythme brûlant, où s’envole ma mémoire. Elle paraît frêle, fragile, pouvant être brisée au moindre effleurement. Il ne me reste plus beaucoup de temps pour renouer avec le passé oublié. La peau fripée et ridée de ma main repose un instant pour caresser la douceur des temps anciens, ceux où nous étions ensemble, avant que tu ne partes. Tu aurais du rester à la maison. Mais rien ne te retenait et tous savaient ton goût pour la découverte et les palpitations de l’aventure qui sont sources d’excitation. Sources de bonheur et de malheurs, d’illusions et de désillusions, d’amour sauvage et de haine éperdue. Les pages jaunies par l’usage et le temps me semblent regorger de trésors et de mystères. Elles dispersent dans la pièce une odeur chassant la lourdeur de la pesante nuit. Une odeur de soleil de feu. Une odeur de sable roux. Une odeur d’exotisme envoutant.
Ton odeur.
Alors, religieusement, j’effleure les lettres qui se suivent, j’admire l’application de tes courbes, la générosité de tes boucles, m’abreuvant pour la première et la dernière fois de ces pages qui m’étaient destinées mais que je ne m’étais résolue à parcourir.
Je cours. Oui, je cours à tes côtés. Je joue, je saute et je chante avec toi, nos voix se mêlent jusqu’à trouver un parfait équilibre, se joignent l’une à l’autre et s’élèvent, libres, uniques et sereines, unies à jamais, dans le bateau insubmersible du temps.
Je cours. Oui, je cours. Attends-moi. Je cours dans la rue vide, glaciale et inhospitalière. Je cours pour rattraper ce temps perdu en cherchant à rejeter toutes les accusations sur toi, alors que tu avais depuis longtemps compris le sens de notre cours passage en ce bas monde. Je t’aimais. Et je t’aime encore. Mais tu le sais n’est-ce pas ? Bien sûr que oui, tu l’as toujours su. M’as-tu oubliée ? Chacune de mes pensées allaient vers toi, te rejoignaient, chevauchaient et défiaient la nature en ta compagnie. Nous étions inséparables.
Avant de tout oublier, je veux me souvenir.
Me souvenir de toi et de ton visage rassurant. Me souvenir de toi et de tes paroles qui ont si souvent bercé mes nuits. Me souvenir de toi et de la chaleur de tes mains attrapant à la dérobée les miennes, et m’emportant dans d’effrénées cavalcades. Me souvenir de toi et de ton regard aimant dévorant le mien.
Me souvenir de toi, mais aussi de moi.
Je voudrais te voir surgir au milieu de cette rue sombre et déserte. Tomber dans tes bras et pleurer mes larmes retenues durant ces dernières décennies de solitude et de regrets. Profitant du temps qui m’a été donné pour prendre du recul vis-à-vis de mes paroles et de mes actes, je voudrais te dire que tu resteras à jamais le seul véritable amour de ma vie. Qu’à toi seul tu auras su me faire voyager à travers le temps, les âges, et tous les pôles de notre monde quand tu rentrais après des mois d’absence, que tu passais ta main calleuse dans mes cheveux et que ta voix chaude et posée aux senteurs d’ailleurs accompagnaient ma chute lente et délicieuse dans le monde où le rêve est maître des pensées. Je voudrais que ces nuits passées à maudire tes départs et ton abandon s’effacent de la mémoire de Morphée. Je veux subir le châtiment qui m’est réservé, sans distinction pour mon âge avancé, pour les cernes profonds qui témoignent de ce sommeil troublé que le temps et la sagesse n’ont su combler. Tu sais que je ne t’ai jamais détesté. Ce n’étaient que paroles en l’air, lancées au vide, à l’ennui, à l’oubli, d’une jeune femme en manque de toi que tu avais promis de protéger toute ta vie au péril de la tienne.
Oui. Je cours. Car je sais que tu m’attends. On n’oublie jamais son premier amour. Tu es là et tu patientes ? J’arrive, je ne me dérobe pas à ma promesse. Pas une nouvelle fois. Nous allons nous retrouver après un temps infini de séparation. Si tu savais combien tu m’as manqué. Malgré moi, je ne peux cesser d’y penser. Nous avons beaucoup de choses à nous raconter qui ne regardent que nous. Un moment privilégié n’existant que pour deux pauvres âmes qui se retrouvent et se redécouvrent. Ne t’en vas pas trop vite. Je n’ai plus ma verve et ma ferveur d’antan où nous dansions, les visages inondés de lumière, rayonnants de bonheur. Mes vieilles articulations me font grandement souffrir. Mais rien ne saurait me faire plus de mal que de ne pas trouver le courage de te parler. Tu es si près de moi.
Au loin déjà, bravant la mer houleuse, j’aperçois le lieu dans lequel tu reposes depuis si longtemps. Tu es parti bien trop tôt.
Alors que je franchis la barrière du cimetière, le temps semble s’être suspendu. Il n’y a plus les grondements de la mer. Le vent cesse l’espace d’un instant son combat sans issue. La nuit m’offre son manteau dans lequel scintillent à présent les étoiles, pour réchauffer mon corps engourdi. De nulle part se déverse une mélopée funeste accompagnant mes pas à ta recherche. Un silence de respect avant nos retrouvailles. Quel beau cadeau que nous offre là Mère Nature.
Enfin mon regard croise ton nom. Mon cœur se soulève et je m’élance à corps perdu dans ta direction. La neige. La neige tombe sur mes épaules nues que je n’ai pas pris le temps de couvrir. Telle une morsure, le froid me brûle. Mais je me jette à genoux sur ta tombe et embrasse la pierre glacée sous laquelle tu dors.
Je t’aime.
Viens, viens danser avec moi sous les flocons de neige. Non, je n’ai pas froid. Je n’ai plus froid car je sens ton regard empli de bienveillance veiller sur moi. C’est normal. C’est ton rôle. Viens.
Viens danser avec moi sous les flocons, papa.