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Black Swan: grandiose descente aux enfers

Il est presque 23 heures et la foule sort en masse, enflammée après le visionnage de Black Swan, dernier film du new-yorkais Darren Aronofsky, sorti le 27 janvier en France. Tous sont renversés autour de moi. L’agitation passionnée qui prend place devant l’entrée du cinéma ne laisse pas de doutes, le film est une réussite.
Ce tumulte, on le retrouve également dans l’histoire du film. Nina Sayers, nouvelle danseuse étoile de la troupe du New York City Ballet est doublement menacée par son rôle de cygne blanc, cygne noir dans une adaptation du Lac des Cygnes de Tchaïkovski: elle est entourée de rivalités et se ronge par une obsession maladive pour la perfection et la transcendance.

Mais ces débats admiratifs à la sortie du cinéma montrent aussi l’ingrédient moteur de cette délirante descente aux enfers située dans le monde des petits rats: la catharsis.
C’est en effet ce qui nous captive du début à la fin, par cette trame simple mais plongeante, montée au soufflet, entre écorchements successifs et hallucinations, jusqu’à l’exaltation, la nôtre comme celle de Nina, jouée d’une finesse impressionnante par Natalie Portman. Nina parvient en effet à concilier ses deux rôles schizophréniques (le White Swan et le Black Swan) au moment où le public arrive enfin à reprendre une bouffée d’air après 1h43 d’escalade de psychoses et d’acharnement.

Aronofsky s’impose donc en tant que directeur de foules: il joue au chat et à la souris avec son public, nous fait sursauter toutes les 5 minutes et gagne très rapidement notre empathie à tel point que nous voulons qu’elles réussissent.
C’est un film très calculé, dans sa conception comme dans sa production, de gros calibre  mais à budget modéré, monté sur un squelette de ciné indépendant mais de stature hollywoodienne, qui vise les masses: malgré ses airs de noblesse, le ballet intéresse les jeunes filles comme les retraités. Et la portée n’est pas uniquement large généalogiquement mais elle touche autant les hommes que les femmes, car c’est un film effrayant mais en même temps diablement sexy.

Enfin, le thème du double est un classique ancré universellement dans l’imaginaire collectif. Cette dualité fait figure de pièce maîtresse dans ce film et le gouverne tout au long de son déroulement.

On le sent d’abord dans cette combinaison art-et-essai/film d’horreur qui lui confère une certaine polyvalence dans les salles. Ce diamant mi-24 carats, mi-brut provient de cette hybridité qu’incarne Aronofsky, enfant né de l’union entre cinéma hollywoodesque spielbergien et cinéma indépendant new-yorkais.
Prenez par exemple, la valse maîtrisée des caméras (qui n’est pas sans rappeler les plans subjectifs saccadés et graineux de Pi). Elle nous perche sur l’épaule parfois soyeuse parfois râpeuse de la belle Natalie Portman, et nous berce entre l’enchantement et les hauts-le-coeur. A ceci, Darren Aronofsky ajoute des plans plus classiques comme les entrecoupés qui nous font sauter de notre siège ou nous mettent en transe, comme dans cette scène où Nina danse sous ecstasy, à la lumière de néons rouges dans une boîte de nuit.
Mon coup de coeur reste ce parfait ralenti sur le pied de Nina en rotation sur le parquet, tenant son corps en suspension. Il représente l’effort de la danseuse pour supporter la douleur comme pour supporter son geste et donc son art. Dans l’acharnement de l’artiste, il y a à la fois la quête de la perfection qui est une lutte, mais il y aussi la douleur physique, qui passe donc de l’esprit à la chair.

On le sent ensuite dans cette dualité des extrêmes évidente qui est placée dans le personnage de Nina, qui est pure mais imparfaite, et qui doit accoucher d’un monstre. Pour ce faire, elle suit les conseils de Thomas Leroy, le metteur en scène joué de façon monolithique mais satisfaisante par Vincent Cassel, mais ceci ne fait que de la plonger dans la confusion. Ce qui vient réellement porter ses fruits (venimeux), c’est l’obstination de Nina à atteindre la perfection et c’est là l’intérêt de cette histoire: l’obsession. C’est l’obsession qui à la fois lui permet de réussir, mais c’est aussi ce qui la consume. Ce double rôle de White Swan/Black Swan est donc pour elle une destinée comme une condamnation à la torture mortelle. C’est ce qui rend le personnage de Portman aussi attachant, par admiration comme par pitié.

Enfin, on sent la dualité dans les choix de construction du film, qui, en gros, font du neuf avec du vieux. L’originalité de Black Swan est de prendre des thèmes usés jusqu’à la corde (le Lac des Cygnes, la schizophrénie à la Jekyll & Hide, etc.), et de gratter bout par bout jusqu’au sang, au rythme d’orteils qui craquent et d’ongles qui s’arrachent. On pardonnera bien sûr, ce petit côté maso qui nous rappelle jusqu’à quel point Aronofsky aime triturer son public même s’il y a toutefois certains débordements gores comme cette scène où l’ex-danseuse étoile détrônée par Nina, Beth, s’auto-mutile dans la chambre où elle se trouve hospitalisée après une tentative de suicide, où l’on se demande si ce n’est pas de trop.
Cette dualité entre innovation et tradition est aussi obtenue par un choix toujours astucieux des acteurs: après le recyclage de Mickey Rourke dans The Wrestler, Darren Aronofsky choisit une brillante Natalie Portman (Golden Globe meilleure actrice 2011), un  Vincent Cassel qui sait toujours danser depuis qu’il a quitté le cirque, ainsi que Winona Ryder et la fraîche Mila Kunis. Natalie Portman et sa réputation de «fille sympatoche du quartier, sublime mais normale», n’avait jusqu’alors jamais vraiment crevé l’écran et se contentait de rôles plutôt passifs. Enfant star (Léon – Luc Besson), réduite à des rôles de princesse (Star Wars) elle ne s’était jamais vraiment imposée et succède donc à Rourke  dans la lignée des acteurs repêchés de la péremption. Le défi était donc énorme pour elle, puisqu’elle a du doublement batailler pour s’imposer comme une grande actrice et une danseuse crédible. Mais l’avantage de ces acteurs est qu’ils échappent au phénomène de starisation préalable ce qui fait que l’on s’identifie au personnage autant qu’à l’acteur, et  ils n’affectent pas l’intégrité du film par leur image. Un choix judicieux donc, récompensé par une prestation irréprochable.

Black Swan est donc une perle de plus à l’honorable collier de films qu’Aronofsky a aujourd’hui en main. Il constitue une continuité avec The Wrestler et Pi, qui sont ses frères jumeaux, par leur mise en scène comme par l’histoire qu’ils racontent. Comme dans The Wrestler, Black Swan est un film sur la performance et la vie qu’il y a derrière l’interprétation. Il pousse toutefois le bouchon jusqu’au délire, comme dans Pi, où un jeune mathématicien se creuse tellement le crâne pour trouver la formule permettant de déchiffrer l’univers qu’il finit par s’y planter une perceuse.
Si Requiem For A Dream et The Fountain ont l’air d’être mis un peu à l’écart dans cette perspective, il faut tout simplement se dire que l’unité au sein de cette filmographie, c’est Darren Aronofksy lui-même, qui poursuit le même objectif que la virtuose Nina, que Randy « The Ram » et ses collants verts dans The Wrestler, que Tommy le scientifique à la recherche d’une cure contre la tumeur de sa femme dans The Fountain, que Harry et Tyrone – comparses toxicomanes de Requiem for a Dream et que Max Cohen, génie fou dans Pi: atteindre l’extase, en dépit d’un trajet douloureux, pour tous ses personnages du moins.

Mais ce film, à l’équilibre parfaitement contrasté, entre la violence, la destruction et la grâce et la pureté, depuis son noyau directeur à savoir la préparation de Nina pour «le grand soir», jusqu’au film en tant qu’oeuvre qui oscille entre vidéo de rue et pièce magistrale, marque un tournant dans la carrière de D. Aronofsky. Avec Black Swan,  il se hisse au sommet de la nouvelle génération de réalisateurs (sortis du four durant les années 1990 – Paul Thomas Anderson, Christopher Nolan, David Fincher, Steven Soderbergh, etc.), succédant l’écurie des années 1970 (Coppola, Scorcese, Spielberg, Lucas, Polanski, etc.) tout en restant enraciné à jamais à ses origines underground.

Au début de cette semaine, 20th Century Fox, le distributeur, a annoncé que Black Swan vennait de prendre la  troisième place au box-office de tous le temps à Union Square (plus grand cinéma de  New York), après Avatar et La Guerre des Etoiles. Il dépasse ainsi The Dark Knight. C’est assez fou de penser qu’un film sur la danse classique vient de battre Batman au box-office et c’est sans aucun doute révélateur de sa réussite. Une chose est sûre, si j’ai une leçon à retenir du top four de Union Square, c’est que les gens aiment les contes au tournures sombres.


 

8 commentaires

    A t’entendre (ou plutôt, te lire) Manu, on croirait que Black Swan est la masterpiece du 2011.

    Je ne suis pas du tout de cet avis, film trop prévisible à mon goût, l’ultime recyclage, du début à la fin et je pense que la justesse avec laquelle Natalie Portman incarne l’héroïne est la seule raison pour laquelle il faut voir ce film. Car j’avoue, il faut le voir, au moins pour essayer de comprendre cette tendance à faire des films wannabe indépendants/alternatifs un peu sombres et torturés pour aller à l’encontre d’un Hollywood qui perd de son glamour jours après jours et ainsi toucher un public qui en a marre de la facilité des films à gros budgets trop pailletés pour entrer finalement dans le hipstérisme en vogue.

  • C’est ton impression, mais moi, je dis juste qu’il est très bien fait, surtout très bien calculé et qu’il mérite toutes les louanges qui lui sont faites.
    Pour info, Aronofsky est loin d’être un wannabe, il faut avoir vu « Pi » pour le comprendre: film réalisé en partie de sa poche, en partie grâce à des petits « prêts » de 100 dollars donnés par ses voisins de quartier. Le film est de budget modéré et mis à part « The Fountain », tous les films qu’il a fait avant étaient de PETIT budget, renégociés à la baisse parfois quelques jours avant les débuts de tournage. Pour Black Swan, Portman aurait touché un salaire symbolique pour ce rôle (préparé 2 ans à l’avance) et Aronofsky aurait sacrifié tout ses honoraires. Donc ce ne sont pas des prétentions de la part de majors et on est bien de plein pied dans un ciné indépendant.
    Le hipsterisme au ciné n’existe pas, ce sont juste des jeunes « en vogue » qui s’approprient de quelques films à Sundance ou au festival de Marrakech pour s’attribuer des goûts alternatifs, jusqu’à ce que ces films deviennent trop populaires à leur « goût ». Ce qui existe, c’est un cinéma d’auteur qui produit des films à visée artistique avant tout. Lorsque celui-ci fait l’unanimité critique, il monopolise les circuits de distribution et devient un objet commercial, malgré sa raison initiale. Après, c’est vrai qu’il y a des faux semblants, mais ce film ne fait définitivement pas partie de cette catégorie.
    Et il est facile de lui faire ce reproche dans la mesure où il repose, comme je l’ai dit, sur une histoire simple et des thèmes récurrents d’autant plus qu’il rencontre un succès publique énorme, sous-estimé par les producteurs comme le réalisateur. Son seul intérêt est la façon dont ces thèmes sont traités et notamment la technique.
    Et le Glamour à Hollywood est mort dans les années 60.

  • Sans vouloir enfoncer le clou, je rajoute juste que ce sont les Hipsters qui deviennent trop prévisibles :)
    Va voir Somewhere de Sofia Coppola, ça ça te plaira.

  • Sin saber mucho de cine, solo me pregunto… ¿adonde está el botón para darle « like » a este artículo?

  • Très bel article Manu, tu veux pas animer une chronique de cinéma ? C’est vraiment agréable de te lire.
    Par contre pour ce qui concerne le film je suis assez dubitative. Je l’ai trouvé profondément dérangeant, mais peut-être aussi parce que je n’aime pas du tout cette idée de torturer le spectateur avec des scènes gores juste pour le plaisir de le faire. Comme quand elle s’arrache la peau des doigts ou que – comme tu l’as écrit – Beth se plante la lime à ongles dans le visage. Mais à part ça je l’ai bien aimé dans l’ensemble.

  • Le film est magnifique et dérangeant… au risque de faire du plagiat

    « On le sent d’abord dans cette combinaison art-et-essai/film d’horreur qui lui confère une certaine polyvalence dans les salles. Ce diamant mi-24 carats, mi-brut provient de cette hybridité qu’incarne Aronofsky, enfant né de l’union entre cinéma hollywoodesque spielbergien et cinéma indépendant new-yorkais. »

    Je découvre ensuite un très bel article par Manu ! Brillant en ce qu’il est riche d’information !  » On le sent » passionné !

    En un mot félicitation ! ( et je soutien l’idée de lisa, une chronique cinéma-Mural?)

  • En fait, Black Swan c’est un Fight Club pour filles.

  • Un film psychologiquement déroutant. Mais surtout, une œuvre d’art du maître Aronofsky. Je viens de voir le film au cinéma et peine à trouver mes mots tellement Nathalie Portman m’a ébloui. Que dire de la mère et de son désormais fameux « sweety, sweety »…

    Manu, ton titre, parfaitement évocateur, mérite d’être mis en valeur.

    Bravo pour l’article et pour ceux qui n’ont pas vu le film…Allez y, ca vaut plus que le coup d’œuil. .

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