« Soyez réalistes, exigez l’impossible »
« Le mot réalisme ne veut rien dire. Dans une certaine mesure, tout est réaliste. Il n’y a pas de frontière entre l’imaginaire et le réel », déclarât le cinéaste italien Frederico Fellini.
On se souvient tous – ou peut-être mieux maintenant vu les derniers événements et la mémoire rafraîchie – de la déclaration de Sarkozy durant les « élections » présidentielles algériennes de 2008 : « Je préfère Bouteflika que les talibans à Alger ». Jusqu’alors encensée, la politique diplomatique du chef de l’Etat français était jugée bien volontiers pragmatique. « Réaliste » est l’autre mot bien à la mode qu’ont l’habitude d’employer nos chers hommes politiques devant les durs choix qu’ils ont à trancher.
Le réalisme est en effet, une histoire purement politique. Intronisé dans les sciences politiques par le grand Nicolas Machiavel, ce concept n’a alors pas quitté d’une semelle les écrits de philosophie politique. Mieux encore, il est rentré dans le fameux jargon politique jusqu’à faire partie des qualités personnelles indispensables qu’un politicien doit disposer pour gérer convenablement un Etat.
-Mais qu’est-ce donc le réalisme, Papa ? – Assieds-toi mon fils, écoute, et tu comprendras vite.
La conception machiavélienne du réalisme l’élève au-dessus de toute morale. Au-dessus de tout jugement de valeur, de bien ou de mal. En gros, elle excuse toutes les actions du Prince, du chef d’Etat, sous prétexte d’un meilleur management du pays. Vois-tu mon fils, faire la politique, c’est « faire le moindre mal ». Voilà le credo de nos Présidents fraîchement élus au suffrage universel, et qui devaient quand même, ne l’oublions pas, initialement défendre la démocratie, la liberté, l’égalité, la fraternité.
Mais le réalisme, lui, il s’en fout pas mal des textes. Il est au-dessus de cela. Un peu comme notre cher Général De Gaulle, au-dessus des partis politiques, et du commun des mortels d’ailleurs aussi.
Si je me plais à écrire ainsi sur un seul mot, c’est que ce mot pèse. Il serait, comme l’appellerait Jean Sévilla, un de ces « mots qui tuent ».
En effet, durant le printemps 2011 et les premières révoltes arabes, la diplomatie française reste sourde à l’appel des peuples. Mieux encore, les voyages de MAM en Tunisie pour conforter Ben Ali dans sa position, ou encore ceux de Fillon. Rappelons aussi que l’Union pour la Méditerranée, projet gigantesque autour de l’Europe du Sud, avait pour élément principal et central M. Moubarak. Qui a eu cette volonté d’en faire la clef de voûte de l’UM ? Aucune autre personne que le chef de l’Etat français : Nicolas Sarkozy (encore lui).
Une politique qui, pourtant, selon les journaux français au début printemps, est dite « réaliste ». Sarkozy fait preuve de cette qualité si rare et précieuse en ces temps de révoltes dangereuses pour l’équilibre et l’ordre mondial occidental.
Le réalisme de Sarkozy est pourtant paradoxalement contradictoire et opposé à la situation. Son atout ? La diplomatie apporte tacitement son soutien aux manifestants, tout en ne discréditant pas publiquement Moubarak.
- Réalisme, tu as dit Papa ? Mais pourquoi le Monsieur fait-il le contraire de la réalité ?
-C’est bien cela Fiston, le réalisme en politique, c’est à peu près faire le contraire de ce que voient les gens. Comme ça, tu les fais passer pour des fous. Comme d’habitude.
-Et ça marche ?
Assez bien, oui. Souvenons-nous de la fameuse realpolitik. La grande qualité des diplomates. Souvenons-nous de Kissinger, l’apôtre de la realpolitik. Kissinger, un palmarès réaliste et pragmatique impressionnant. Le réalisme ? Mettre Pinochet au pouvoir pour éviter le dangereux communisme chilien. Pragmatique ? Assurément. Bombarder le Vietnam de napalm et de gaz orange. Le réalisme « tout sauf communisme » fait succès. De quoi préparer le « tout sauf islamisme » qui sera bien vite remis à la mode.
Souvenez-vous quelques mois auparavant. Qui aurait crû aux révoltes arabes ? Qui aurait prédit des manifestations de millions de personnes scandant la liberté pendant des mois sur les places publiques ? Qui aurait trouvé la chute de Moubarak, Ben Ali, ou Kadhafi tout simplement réaliste ?
Imagine-toi mon fils, le monde dans lequel vivait quelques jours auparavant ton papa. Imagine-toi plutôt un européen demander la chute d’un de ces dictateurs arabes ? Qu’aurait-on dit ?
Le réalisme, c’est surtout adopter une croyance. En l’occurrence, ici, adopter la croyance des politiciens. Adopter la croyance qu’il n’existe pas un monde meilleur, ou plutôt que le monde meilleur est à construire à partir d’une machine qui fuit désespérément de tous côtés. Pour eux, pas question de construire une autre machine. Le réalisme, c’est surtout adopter cette croyance car cette croyance a des intérêts.
-Et alors les autres qui avaient raison au final, on ne les croit pas ?
-Exactement, on les stigmatise. On les fait passer pour des idéalistes.
Au réalisme, répond l’idéalisme. L’idéalisme n’est pas réaliste. Oh, il est tout sauf réaliste. Il consiste à dire des bêtises infaisables, à réclamer des choses insensées alors que dans tous les autres pays et dans toutes les autres situations, les gens ont bien moins que nous et s’en contentent. Donc nous devons nous contenter de l’extrême « moindre mal » réaliste de nos chers politiciens. L’exemple ? Les retraites, bien sûr. Nous dire que ce n’est pas réaliste de partir à 60 ans, alors qu’en Allemagne on part à 65, et qu’on vit plus longtemps ! En oubliant aussi, bien sûr, que la productivité française est la plus élevée au monde. Nous faire croire également, que tous les français sont égaux devant la mort. Evidemment, un ouvrier a exactement la même espérance de vie qu’un cadre supérieur. A 20 ans près, pour être un peu plus réaliste, j’y répondrai.
Le réalisme, c’est faire croire et faire oublier. Une croyance qui est relayée, pour faire sentir aux « utopistes » qu’ils sont seuls, fous, et bien trop intelligents. Utopisme que de croire que la liberté de la presse est totale ! Non, halte là ! Les opposants à Wikileaks vous répondront que la liberté de la presse doit être contrôlée, pour le bien de la nation et de l’intérêt général. Ils vous diront que les informations non contrôlées sont dangereuses, que Wikileaks n’entre pas dans le jeu journalistique. Pourtant, oublient-ils le degré de pluralité des médias dans le monde, ne serait-ce qu’en Europe et aux Etats-Unis ? Aux Etats-Unis, une petite douzaine d’entreprises se partagent la quasi-totalité des médias. En France, la quasi-totalité appartient à Bouygues, Lagardère ou Arnaud, et le restant soumis directement au contrôle du pouvoir exécutif.
Ce sont eux, les utopistes ! Ils croient en une censure « bonne », une censure au nom de l’intérêt général. Ils croient que les libertés peuvent être encadrées, que la censure doit exister. Mais alors, qui doit donc censurer ? L’ont-ils précisé ? Selon quels critères, quelle personne doit le faire, pourquoi, et est-ce tout simplement démocratique ? Ont-ils oublié les expériences passées d’une censure « au nom de l’intérêt de la Nation » ? Utopisme, que de croire que la démocratie a des limites. Demos et kratos, le pouvoir au peuple.
Les peuples tunisiens, égyptiens, libyens, et bien d’autres ont été plus réalistes que tout le monde. Pourquoi ? Car ils ont fait preuve d’une chose qu’on ne pourrait ni penser dans la théorie réaliste politique. Ils ont fait preuve d’imagination, mon fils. Ils ont imaginé. Ils ont rêvé. Est-ce réaliste de se révolter contre un tyran 30 ans au pouvoir, contrôlant jusqu’au moindre geste des citoyens, disposant d’une sécurité d’Etat qui a torturé, violé, tué, assassiné, violenté son propre peuple ? Personne n’y croyait. Eux, ils l’ont fait. Alors fais preuve d’imagination, mon fils. Et ne laisse personne te dire ce qui est réaliste ou pas. L’utopie c’est l’imagination. Et l’imagination, c’est la résistance.
« Créer c’est résister. Résister c’est créer»
Oui JP, votons pour un utopie réaliste! Soyons créatifs, imaginatifs, intelligents et visionnaires! Ce ne sont que des concepts me direz-vous. Mais ces idées peuvent devenir réalité si nous les appliquons au quotidien.
Merci JP de nous redonner espoir. Le propre de la jeunesse n’est-il pas d’être plein de vitalité et plein de rêves ? Alors action ! Faisons advenir l’impossible !
Très convainquant, vraiment!
Mais je crois encore préférer une bonne dose de « réalisme ».
Yo digo si,JP.esa es la actitud.
Le réalisme en politique, c’est aussi et surtout les intérêts économiques. Quoi de mieux pour pacifier des relations que faire des affaires ensemble?
Pour l’Europe, ça a marché, on a eu la paix. Après, il y a vouloir la paix, et laisser-faire lâchement sans broncher.
Avec les régimes de Kadhafi and co, le business diplomatique a permis qu’on ferme les yeux sur des injustices criantes. La moindre des choses aurait été pour les politiques européens d’admettre leur choix, de sortir de leurs discours hypocrites, puisque personne n’est dupe, les citoyens ne sont pas des lapins de trois semaines.
C’est peut-être ça le pire, le pragmatisme politique enrobé de fausses bonnes intentions bien arrogantes, cette sale tendance à donner des leçons de démocratie alors qu’on n’a aucune éthique politique personnelle.
Enfin, pour des politiciens en formation que certains d’entre nous sont, j’espère que ça fait un peu réfléchir.
Très bon article en effet !
Il est agréable de se réveiller de temps en temps du relativisme engourdissant qu’on apprend à digérer à Sciences Po.
Le réalisme c’est, avant tout, croire et défendre une Réalité, un « état des choses ». Cette Réalité est présentée comme essentielle, continue, éternelle. L’homme réaliste a donc nécessairement une nature conservatrice, hostile à toute volonté de changement. Si la Réalité est un état naturellement immuable, alors tout changement –s’il n’est pas inconcevable -ne peut que nous apporter des ennuis.
Il est curieux, alors, de voir comment les réalistes s’acharnent à dire qu’il faut se conformer (d’ailleurs, conformiste n’est qu’autre terme, moins flattant, pour désigner réaliste) avec ce qu’on a. Comme si cette réalité nous tombait du ciel, comme si l’Homme n’était pas sujet de son Histoire, comme si notre vie du XXI siècle n’était pas le résultat d’incomptables révolutions faites par les dits « utopistes » ou « idéalistes » contre les conservateurs du moment.
Je vous laisse alors avec un poème que je tiens à cœur actuellement et qui parle, je pense, de beaucoup plus qu’un simple chemin.
Caminante, son tus huellas
el camino, y nada más ;
caminante, no hay camino,
se hace camino al andar.
Al andar se hace camino,
y al volver la vista atrás
se ve la senda que nunca
se ha de volver a pisar.
Caminante, no hay camino,
sino estelas en la mar.
Antonio Machado