Manifeste du parti ironique
On a tendance à oublier combien la vie est simple. Moi-même je l’ai oublié ces derniers mois, si angoissé que j’étais par mes résultats, parce que mes professeurs pensaient de mon travail ou par la qualité de mes copies. Peut-être ces trois points sont-ils les mêmes, après tout ? Ce qui est sûr cependant, c’est qu’à Sciences-Po, la demande en productions intellectuelles est grande. Et nous autres, pauvres petits ouvriers spécialisés de l’usine à intelligence, travaillons en flux tendu afin de satisfaire les besoins du corps professoral. Professeurs qui semblent, d’ailleurs, avoir un appétit en exposé à ce point insatiable, que M. Wasmer lui-même s’étonnerait du taux de croissance exponentiel de leurs utilités marginales. Alors, pour contenter la clientèle, il nous faut user de patience et d’acharnement. Tenir bon et s’intégrer, devenir un bon ouvrier.
Tout commence dans les cours magistraux, où les directeurs de chaque département nous donnent des outils afin qu’un peu plus tard, en conférence de méthode, le contremaître nous enseigne le moyen de les utiliser. C’est ensuite la distribution des tâches, réparties en fonction des commandes passées par les différents demandeurs. L’atmosphère devient pesante, les regards s’assombrissent et les corps se courbent légèrement, s’affaissant, comme un ressort sur le point de bondir. Quel heureux moment que celui de la distribution des tâches! Lorsque la classe ouvrière, subitement lancée dans une course pour la meilleure échéance, joue de ses coudes, donne des coups de pied afin d’obtenir ce qu’elle désire. Un devoir intéressant, certes, mais à une date convenable, planification du temps oblige. Chacun cogne donc joyeusement les doigts de son voisin avec le marteau qu’il a reçu quelques heures plus tôt en Bolivar, espérant ainsi qu’il ne puisse plus le lever, son doigt. «Parce qu’un doigt levé c’est une menace!» vous dis-je. Un doigt levé c’est quelqu’un qui pourrait nous passer devant. C’est quelqu’un qui pourrait mettre en danger notre ascension académique. Alors, on se bouscule et souvent c’est une véritable joute oratoire qui se met en place. L’un cite ses RTT à un autre qui lui répond que ses congés sont déjà déposés auprès de l’administration et qu’il serait pour lui impossible de s’en sortir à la mi-mars avec un travail pareil, «tu vois?». Chacun sa raison, chacun sa légitimité.
Et puis la course se termine comme elle avait commencé, sans réellement de vainqueur, parce qu’au final on a tous la même charge de travail. On redécouvre alors la solidarité, et dans les moments les plus sombres, quand sculpter un plan problématisé en deux parties devient un acte insurmontable, un camarade arrive à la rescousse pour nous redonner du courage. Je suis bien heureux que mes amis soient là, seulement parfois le stress et la fatigue prennent le pas sur l’optimisme.
Mais pas simplement le stress, la constance du travail surtout. La chaîne de montage qui ne s’arrête jamais, les tintements des marteaux sur le fer glacé… de quoi nous donner des maux des têtes abominables. Et puis les nuits blanches, les jours qui me paraissent plus gris à mesure que mes cernes en viennent peu à peu à chatouiller mes oreilles. Et le rire sarcastique de mon relevé de notes. Lui, que j’entends encore me dire, goguenard: «Les autres sont meilleurs que toi!». Je ne suis pas parano, mais ici tout est une compétition. Non pas parce que nous le voulons – du moins pour la plupart -, mais parce que le système est fait ainsi. Je connais des gens qui sont à la tête de leur unité de production et qui ont été classés «B» ou «C», en dépit de prîmes excellentes. Tout cela parce que, dans un autre campus, quelqu’un s’est encore plus efforcé. Ça doit sûrement être le petit-fils de Stakhanov à Dijon!
C’est révoltant, avouez-le!
Moi, ça m’a révolté. Je me dis que nous ne devrions pas nous laisser écraser par le Fordisme que les grands patrons semblent avoir pris pour modèle. Il est inadmissible que la répétition soit notre seul crédo. D’ailleurs, je suis convaincu que cette nuit j’ai encore pianoté mon code ENTG en dormant! Ce genre de choses n’est pas normal. Nous devrions agir. Sachant les régions dont nous venons, je propose, ici, maintenant, que nous fomentions une révolution, parce que je pense que pour tout travail terminé nous devrions recevoir un verre de rhum. Ça nous ferait décompresser. Nous venons d’Amérique Latine et de la Péninsule Ibérique. Alors, croyez-moi, on s’y connait en révolution! En Rhum aussi d’ailleurs, mais là n’est pas mon propos. Nos continents ont connu des héros comme Bolivar, vécu des révolutions comme le 25 de Abril. On a hébergé des contestataires, des critiques, des subversifs. Des gens qui ont le courage de remettre en cause les politiques Chavistes à au moins 900km de Caracas. Pour toutes ces raisons, nous ne devons pas nous laisser endormir par les paillettes et la verroterie que nous fait miroiter la direction. Certes, si l’on continue à travailler durement et que nous faisons preuve de patience nous aurons des emplois intéressants, et bien payés, et une secrétaire, et une voiture de fonction, et une vie heureuse, voire opulente. Mais ce ne sont pas des raisons pour ne pas nous révolter, camarades! Nous nous devons d’agir, ne serait-ce qu’en l’honneur de nos ancêtres révolutionnaires qui nous regardent, comme nous les avons toujours connus, c’est-à-dire le couteau entre les dents. Alors, ne nous laissons pas accabler par le travail, lutons plutôt pour notre ration de rhum!
Mais laissez moi vous dire ceci – et cette fois je pèse mes mots – notre Histoire est celle de nos souvenirs, celle de ce que nous ferons des outils qu’aujourd’hui on nous donne. Cette école nous forme. Elle nous donne les bases pour devenir de bons éléments, et bien qu’elle représente une communauté où finalement j’ai trouvé ma place, elle n’est pas une finalité. Jamais devons-nous soumettre notre conscience à qui que ce soit. Pourquoi? Parce qu’elle est faite de nos parcours individuels. Notre histoire n’est pas celle de Sciences-Po.
On a tendance à oublier combien la vie est simple. Moi-même je l’ai oublié ces derniers mois. Saint-Exupéry disait que nous sommes des otages et il n’avait pas tort. Selon lui, sans savoir d’où on vient on ne sait pas qui on est. Et ce sont les petites choses qui resteront présents à notre mémoire: le travail bien fait, les projets, les repas entre amis, la famille,; les plaisirs simples, en somme. A cela j’aimerai ajouter que sans savoir d’où on vient, on ne voit pas où l’on va.
Romain, je suis d’accord avec ta conclusion mais pour le reste n’exagères-tu pas un peu? On nous donne tout les éléments pour nous épanouir et à chacun de trouver sa voie.
erratum : »tous » !
Salut, Florian! Je ne sais pas s’il faut vraiment lire tout cela au premier degré. Au final ta réponse se trouve peut-être dans le titre du texte…
ok, d’accord. En tout cas tu écris très bien. Ton article est très agréable à lire.
Romain,
Tout d’abord, bravo et merci. Bravo pour la qualité d’écriture et merci parce que j’ai passé un bon moment en le lisant.
Ensuite, je tiens à ajouter qu’il y a certains points que tu exposes qui me paraissent faux parmi les autres qui sont eux, très vrais.
Je ne me contenterai pas de manifester mon mécontentement.
Premier paragraphe: « Professeurs qui semblent, d’ailleurs, avoir un appétit en exposé à ce point insatiable[...]« , nous en avons tous ras le bol de faire des exposés à gogo. Certains se sont déjà plains auprès des professeurs et il s’avère qu’on leur demande de nous noter de cette façon. Perte de temps pour certains car souvent baclés. Façon de se plonger à fond sur un sujet pour d’autres. On aura du mal à trouver un accord. Mais je n’ai pas non plus envie que d’ici 3 ans, quand on me demandera ce que j’ai fait a Sciences Po je n’ai qu’une seule et unique chose à rétorquer: « Des exposés ».
Ensuite, deuxième paragraphe : »«Parce qu’un doigt levé c’est une menace!»[...]C’est quelqu’un qui pourrait mettre en danger notre ascension académique. » Je ne suis pas d’accord avec toi. La concurrence c’est quelque chose que l’on se crée soi-même. C’est dommage de voir tes camarades comme des concurrents. Sciences Po n’est pas une prépa ni une grande école de laquelle nous ne sortirons pas tous avec le même bagage. J’entends, nous sortirons tous avec le même diplôme que tu te sois investi comme une bête ou non (sans aller jusqu’à ne rien faire et redoubler bien sûr).
Je t’avouerai qu’à certains moments je ne vois pas très bien où tu veux en venir.
Concernant « le stress [...] le constance de travail » et le classement je suis en accord total avec toi mais je pense que nous le sommes tous. Comment se permettent-ils de nous classer en nous mettant tous dans le même panier. Avons-nous tous les mêmes professeurs, sommes-nous à effectif égal dans les classes? Non et non! Et c’est bien que quelqu’un l’écrive pour une fois.
Je vais terminer là et me permettre de critiquer le commentaire, à mon sens précipité, de Florian B. qui lui a très bien trouvé « sa voie » mais qui ne semble pas se soucier des disparités qui peuvent exister au sein du groupe. Avec tout le respect, l’amitié et l’amour que je te porte, ce n’est pas parce que tu es épanoui que tous le monde a les moyens de l’être avec les mêmes « éléments ».
Sur ce petit cadeau:
« Etudie, non pour savoir plus, mais pour savoir mieux. » Sénèque
Bel article Romain, bien pessimiste cependant.
Tu vois, je pense que si j’avais lu cet article il y a tout juste un an, je n’aurais pu qu’acquiescer tout ce que tu viens de dire, te « caresser dans le sens du poil » et te dire que tout ce que tu dis est vrai. Cependant, je suis heureux d’avoir pu, cette deuxième année, prendre le recul nécessaire (et non peu s’en faut) pour me rendre compte que toute cette pression, cette compétition n’est qu’un outil de plus, un outil donné non pas par un professeur de Cours Magistral mais par l’institution toute entière, l’institution de la méritocratie à la française. Pensons-y, cette compétition ne sert finalement qu’à conforter ce petit pourcentage « d’excellents » éléments à qui on dit, en plus de leur brillant résultat que cela n’est pas tout parcequ’en plus d’être bon, ils sont surtout les MEILLEURS. Puis la compétition sert également et surtout à dire à d’autre excellents éléments ayant déjà fait leur preuve que finalement ils sont très bon, mais que en fait non, ils sont moins bons… Mon cher Romain, ce que je voudrais te dire ici, c’est qu’il va falloir que tu te détaches de tout ça, comme un bon nombre d’entre vous d’ailleurs dans ta promotion. Je pense que cette transition se fera normalement lors de ta deuxième année, où tu verras, tu comprendras mieux ce système et te rendra compte que tout cela n’est que du PIPO ! Ces lettres dont tu parles, ne sont pas un écrémage mais une préparation à beaucoup de poursuite d’études après Sciences Po. Notre monde est devenu compétitif, la révolution ne se fera, je pense, pas par le rejet de ce système, mais par une prise de distance vis-à-vis de ce dernier.
Ces lettres tu le verras seront très vite oubliées et jamais ne pourront constituer un frein à notre ambition ambition, nos projets. Arrêtons de tomber dans ce jeu, combien de personnes ont la chance de bénéficier d’une formation dans le supérieur ? Combien d’une formation de notre qualité ? combien avec un épanouissement tel que celui que nous fournit cette institution? Forcément, l’étau se ressert, la compétition aussi. Remettons les choses à leur place, prenons du recul et rendons nous compte que de tout manière, 5 ans après notre sortie de Sciences Po, nous ne serons plus « un sciences po » mais une personne qui aura su développer des qualités autres qu’académique, un personne que l’on appréciera pour ce qu’il est et non pour ce d’où il vient !
La situation n’est pas si grave, rassures toi Romain, tes preuves tu les a déjà faites.
Contrairement à mes camarades, je n’ai pas fait une analyse profonde de l’article. Je sais simplement que je le lis à un moment où j’avais grandement besoin d’un petit remontant… Merci pour cet article, Romain, c’est mon verre de rhum ce soir.
P.S: Moi, je le trouve très optimiste au contraire, bien qu’il sombre un peu dans le manichéisme et le cliché par moment je l’avoue.
mon petit Romain, je suis heureuse de lire un texte de toi. Fais en plus tu écris à merveille
quand au fond, j’avoue ne pas être à l’aise avec les classements etc…mais sc po c’est plus que cela, c’est surtout des relations nouvelles, des amitiés intenses et des bons moments. Allez on prendra un verre de Rhum pour fêter la fin du premier semestre et ton premier article dans le Mural. parce que le remède à la routine et à la grisouille c’est la fête, l’enthousiasme sans fin, la joie de vivre tout ce qui te caractérise en fait.
Parabens encore une fois
et continue d’écrire
bisous
quant *
Presque tout nous sépare, du moins concernant nos études et nos résidences. Mais je dois t’avouer que je me retrouve dans ce que tu écris.
Je ne me permettrais pas de juger ta prestigieuse école, mais saches que -du moins c’est ce qui se dit dans les pubs- cela a l’air d’être la même chose dès lors que tu choisis un enseignement digne de ce nom. Le travail paie, tu le sais mieux que moi.
Je ne vais pas non plus me permettre de te conseiller de mettre peut être de l’eau dans ton rhum. Je sais que tu ne le feras pas; chez les Fernandes Richard, on avance à taton certes, mais on tatonne avec un burin.
BREF
Accroche toi, continus à leur montrer que tu arriveras là où tu veux aller. J’ai confiance en toi, je ne suis pas le seul. Tu voudrais être astronaute spécialisé dans l’élevage du riz en milieu hostile subsaharien, je ne me ferais pas de mouron, tu y arriverais.
Un jour une personne m’a dit, <>. Oui c’est philosophique.