Oz, Odyssée dans l’enfer panoptique

Tout débute par une théorie du XVIIIème siècle, une révolution du monde carcéral. Il faut revenir sur le contexte de ce qui aujourd’hui est considéré le siècle des lumières : un humanisme renouvelé, une prise de conscience de l’égalité des droits, du traitement de l’autre pour comprendre une idée philosophique fondatrice du monde carcéral créée et théorisée par Bentham, le panoptisme. Réfléchissant sur l’efficacité rationnelle des prisons et le traitement des prisonniers, ce philosophe de l’utilitarisme voit là le modèle carcéral ultime.
Une prison panoptique ? Une tour d’observation surélevée, un garde invisible pour les détenus, des cellules ouvertes, un monde, en quelque sorte, enfermé entre quatre murs. Afin de créer le sentiment d’observation permanente, il prône le maintien de l’ordre par une pression psychologique constante et une économie des moyens, permettant de plus une cohabitation pacifique dont découlent enseignement, prise de conscience morale, sans cependant imposer la contrainte. Ainsi, il conçoit de manière très moderne la réinsertion du prisonnier dans un environnement par une sorte de prise de conscience de l’autorité, et la crainte d’un châtiment, et l’instillation d’une éducation et d’une morale inculquée par les bienfaits de l’humanisme des sociétés.
Nous voilà dans le centre pénitencier d’Oz, prison de haute sécurité imaginaire, située dans les Etats-Unis contemporains. Acronyme d’Oswald State Correctional Facility, cette prison habite en son sein un projet, une unité à part, Emerald City, dont le nom est en lui seul plein de promesses. Son créateur et dirigeant, Tim Mc Manus, y a mis en place une unité de haute sécurité, sa particularité étant bien sûr sa proximité avec la théorie de Bentham. Ainsi, une plateforme centrale surplombe une cour intérieure ou cohabitent les plus dangereux criminels comme les délinquants moyens, soumis à des règles ultra strictes, surveillés perpétuellement (les prisonniers dorment dans des cabines aux murs de verre) sous l’égide de quelques matons. Hyper surveillés certes, mais aussi responsables de la vie et de la gestion de l’unité, de la propreté aux lessives, de la cuisine au rangement de la chambre avant l’ouverture automatique des portes des cellules à partir de 8h et ce jusqu’à 18h.
L’intro d’Oz, le tatouage est fait sur le corps de Tom Fontana. Les oreilles attentives sauront identifier cette musique dans un épisode de South Park
Tel est le postulat de départ de cette série choc de Tom Fontana produite par HBO entre 1997 et 2003. Derrière ce postulat théorique, l’on suit les frasques de la vie ultra violente de cette prison ou les prisonniers semblent toujours entrer, mais ne ressortir que les pieds devant. Dans un contexte général de rabaissement des moyens attribués aux prisons, Tom Fontana montre comment ce lieu est devenu l’objet d’un théâtral affrontement politique : ainsi, le procureur de cet Etat imaginaire ultra-conservateur met en place une série de mesures chocs. C’est d’ailleurs son élection, et des mesures drastiques pour les prisonniers, l’interdiction de la cigarette et des visites conjugales, qui est le point de départ de la série. Ainsi, progressivement s’installe la logique redoutable du gouverneur : toute prérogative leur est retirée afin de faire payer le moins possible au contribuable. La santé elle-même est limitée au strict minimum tandis qu’il prône rétablissement de la peine de mort, réduction des moyens, et tout ce qui pourrait, en quelque sorte, pourrir la vie des détenus.
Mais ce serait demeurer au simple manichéisme pour cette série que de simplement critiquer l’autorité. Si cette dernière exacerbe les tensions, dresse l’humain à devenir une bête, les détenus n’en sont pas en reste. Tiraillés entre leur passé, sentimental, relationnel comme criminel, ceux-ci survivent dans la confrontation et le complot perpétuel, tentant sans cesse d’échapper à la surveillance à laquelle ils sont soumis. C’est là l’une des grandes idées de Fontana : mettre en place une mixité sociale structurée dans cet univers carcéral. Montrant comment les identités se nouent autour de quelques grandes figures, il place des groupes, ritals, blacks, homos, aryens, latinos, motards, musulmans, irlandais, matons et d’autres encore… dans une cohabitation forcée, séparés de quelques mètres dans le meilleur des cas. Chacun ont leur intérêt et leur conviction, chacun œuvrent pour leur survie. Ainsi l’un possède la cuisine, l’autre gère le trafic de drogue (nommée « tits » pour éviter la cellule d’isolation), l’autre encore, vend des magazines pornos dans cette prison ou derrière l’interdit, tout circule. Les groupes gagnent ou perdent en influence s’allient et se trahissent à mesure que les complots pour la survie de chacun s’organisent. Les coups bas ne sont pas pardonnés, les vengeances sont terribles et montrent dans la froideur d’une caméra implacable, les actes terribles de ces être socialement à jamais perdus tandis que le panoptisme se retrouve dépassé malgré ses bonnes intentions originelles. Interdits de visite conjugale, la série montre comment la sexualité en prison, sujet pourtant hautement tabou, mène aux actes les plus ignobles de viol et de torture sadique, montrant comment les jouets sexuels prolifèrent au profit de maîtres [1].
Cependant, elle montre aussi comment ces hommes ont des intérêts, moraux ou économiques : les italiens de la mafia pensent business, le racisme des aryens crée l’identité noire, les musulmans luttent pour la possibilité de prier et refusent l’homosexualité, tandis que ces mêmes aryens sont sévèrement anti-drogue (Mention spéciale pour le « leader » irlandais, en vérité le seul irlandais, Ryan O’Reilly, qui incarne l’homme prêt à tout pour obtenir ce qu’il désire, mais que le remord ronge du fait des conséquences de ses actes sur son frère, rendu débile mental et incarcéré par sa faute). Ces derniers repères deviennent paradoxalement l’extrême incantation de la fureur collective qui empare ces hommes délaissés. Oz dénonce ainsi la manière dont la société se débarrasse d’hommes qui se savent du coup condamnés et irrécupérables, et n’ayant plus de limites, sont prêts à tout. La série montre aussi l’implication de l’administration et ses tentatives, souvent infructueuses, parfois en demi-teinte faute de moyens, de mener ces hommes vers la porte de sortie, le désespoir qui les prend parfois, leur lutte pour une reconnaissance de ces hommes qu’ils fréquentent jour et nuit, tout en étant tiraillés par la connaissance de leurs actes. Les histoires se mêlent à mesure que les frontières se floutent, et matons et prisonniers se retrouvent entrainés dans une valse endiablée qui les tient pieds et poings liés dans la sombre histoire du monde carcéral américain, poussant les deux bords aux actes les plus malsains.
Je pourrais m’étendre des heures encore sur cette série tant les réflexions qu’elle développe sur l’homme, sa relation à la société, ses penchants les plus sombres comme ses aspirations, sont vastes et complexes. Je donnerais enfin une mention spéciale pour les acteurs, qui dans des rôles magistraux, montrent les peurs, les joies, la colère et la haine des personnages, et sur le montage, la construction et la manière de filmer la série. Ainsi chaque épisode est entrecoupé par l’intervention mystique et fantastique d’Augustus Hill personnage paralysé interne à la série, mais qui sort de son rôle réel pour développer une réflexion sur l’humain (il insère ainsi nombre d’anecdotes inconnues sur les grands moments de l’Histoire), en rapport direct avec l’histoire narrée dans l’épisode, étendant encore le champ de réflexion. De plus, la violence souvent insoutenable qui entrecoupe les épisodes, si elle est impitoyable, est plus frappante par son réalisme, sa possibilité (il est par-ailleurs avéré que celle-ci existe bel et bien dans la réalité) que par un voyeurisme quelconque souvent si cher aux productions américaines.
En bref, jeu d’acteur magistral, mise en scène magistrale, scénario magistral, je ne déconseille donc cette série qu’à une catégorie de personnes, les pieds tendres qui ne se sentent pas le cœur de plonger dans l’enfer d’Em City.
Oz, une série impitoyable et ultra addictive, 6 saisons, production achevée.
L’article prochain… Six Feet Under ou une analyse comparée: The Wire et The Shield, deux portraits pour une police de rue, selon que j’ai envie de me faire chier ou pas. Ou alors un film.
Lezboubdemetal
[1] Cette série a été classée MA (Mature) aux Etats-Unis et déconseillée au moins de 16ans, fait quasi unique pour une série non érotique en France
Critique passionnante!