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Articles écrits par Raphaëlle Sardier

Requiem pour John Locke

Au-delà de ses positions critiquables envers les athées, au-delà des aspects de sa pensée très empreints de défense du protestantisme, et en reprenant strictement le noyau de sa théorie sur la tolérance religieuse, on en arrive vite à la conclusion que ses idées semblent avoir été oubliées de la classe politique française actuelle.

Hypothèse de base de Locke : la stricte séparation entre l’État et les Églises. Chacun a son organisation propre, ses objectifs propres, ses moyens propres. L’État a pour but de permettre la vie en société en protégeant ses citoyens ; il est donc limité à la défense des intérêts temporels et le magistrat est le seul qui a le pouvoir d’utiliser la force. Une Église a pour but d’assurer le bonheur de ses membres dans l’autre vie, elle est donc limitée à la défense des intérêts spirituels ; l’usage de la force lui est strictement prohibé.

Toujours partant des hypothèses de Locke, le voile est une « chose indifférente » à Dieu (à supposer l’existence d’un dieu, évidemment) : c’est la foi qui importe et non les choses extérieures. Le port d’un voile n’influe donc pas sur le salut du croyant – voile qui, soit-dit au passage, n’a pas un statut très clair dans les textes islamiques. On pourrait donc supposer que le magistrat peut légiférer sur les choses indifférentes, étant donné qu’elles ne mettent pas en jeu le supposé bonheur futur du croyant. Et on suppose pourtant faux : une loi doit se caractériser par son utilité par rapport au bien public. Qu’est-ce que le port d’un voile, aussi couvrant soit-il, a à voir avec le bien commun ? Vous allez me répondre que cela nuit à l’ordre public, étant donné que la dignité humaine a été intégrée à cette notion par jurisprudence.

Dignité humaine. Une notion bien vague, ma foi. Des esprits mal tournés pourraient penser que son invocation cache d’autres opinions moins humanistes. Une certaine hostilité à une religion différente, peut-être ? Bien, soyons coopératifs, et supposons que le port d’un voile intégral porte atteinte à cette fameuse « dignité humaine » que l’on a bien du mal à définir. Que faire si les femmes qui le portent sont persuadées d’avoir choisi de le porter ? Qu’on interdise de forcer quelqu’un à le porter, soit. Parce qu’un État a le devoir de protéger les libertés individuelles. Parce qu’une Église a l’interdiction de forcer quelqu’un à adhérer à son culte. Mais lorsque le port du voile intégral est revendiqué comme un choix –endoctrinement ou pas, peu importe –, que faire ? Une amende est-elle le meilleur moyen d’y remédier ? Ne risque-t-elle pas au contraire de cristalliser les tensions sous-jacentes ?

On revient ici à deux autres idées principales de la Lettre et de l’Essai sur la tolérance. Tout d’abord, la force n’est que l’ultime moyen à employer, et qu’il n’est pas forcément le plus efficace. Certes, une croyance, de par son nom, n’est pas une vérité absolue en soi. Mais il se trouve qu’on ne peut pas se forcer à croire quelque chose. Essayez de convaincre quelqu’un qui porte un voile volontairement que cela porte atteinte à sa dignité : il, ou plutôt elle, va vous rire au nez. Même si la fin justifiait les moyens, les moyens employés ne seraient de toute façon pas adaptés. Une loi sera inutile pour promouvoir la dignité humaine ou l’émancipation féminine au niveau individuel ; en revanche, la persuasion, la discussion, des questions bien posées, peuvent avoir des effets bien plus grands et surtout moins stigmatisants.

Ce qui nous conduit à une autre idée de Locke : il vaut mieux avoir des « ennemis » déclarés, auxquelles on est opposés que par la religion. Le terme d’ennemi ne convient pas ici, à moins d’être partisan d’un certain Front, mais vous avez compris l’idée : l’opposition systématique est non seulement inutile mais surtout contre-productive. Aussi dangereux que puissent être des groupuscules islamiques extrémistes pour l’État et pour la dignité de quelques 2000 femmes intégralement voilées, ils sont tout à fait différents de la grande masse des musulmans, qui pourraient bizarrement se sentir visés ; des musulmans qui n’ont, dans l’ensemble, aucun problème avec l’État et ne posent aucun problème en tant que musulmans.

Le vrai problème, c’est ceux qui voient un problème dans le port d’un voile à la Poste. Je parlais ici de l’interdiction du voile intégral, mais on peut facilement l’étendre au voile tout court ; oh, pardon, l’étendre « à tout signe religieux », pour ceux qui souhaitent rester dupes. L’État est laïc, effectivement, donc ses fonctionnaires aussi. Mais depuis quand un usager du service public, école, hôpital ou administration, devrait-il l’être ? A moins que ce port puisse porter atteinte à l’ordre public (exigence sanitaire, etc.), et n’en déplaise à Claude Guéant, cette interdiction relève plus d’une intolérance de la part de l’État que de la défense de la laïcité. Il ne s’agit pas ici d’être favorable ou non au voile, de l’approuver ou d’y être hostile, ce qui relève de l’opinion personnelle. Il ne s’agit pas de relativisme culturel abusif non plus, car l’État peut essayer de changer ces opinions en choisissant de véhiculer des idées féministes, égalitaires – mais pas les imposer. Non, il s’agit simplement de voir la situation d’un point de vue rationnel et pragmatique. Il s’agit d’examiner le rôle qu’un État doit avoir par rapport aux Églises, et le nôtre semble avoir dangereusement oublié certains de ses principes.

Réveillez vos papilles !

Une ancienne élève du campus vous propose une promenade gastronomique à Poitiers….

Septembre 2010, c’est la rentrée pour les premières années. Nouvelle ville, nouvelle école, nouvelles têtes. Sans oublier qu’un étudiant, même s’il se nourrit de pâtes à longueur d’année, peut parfois avoir envie de surprendre ses papilles. Si la France est loin d’être le pays du foot par excellence, elle maintient un niveau honorable dans au moins un domaine : la gastronomie. Et Poitiers ne s’en tire pas trop mal : il y en a pour tous les goûts et tous les budgets. Lire la suite »

Welcome to Europe. Exit is this way

Photo : Maxime Marais (Creative Commons).

Présentation du délit de solidarité autour du Film « Welcome ». Conférence organisée par le Projet Co « Immigr’action ».
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S’il ne s’agissait pas d’une conférence en bonne et due forme, il n’empêche qu’elle a ouvert des perspectives qui sont trop souvent inconnues du public. Dans le court laps de temps qui leur a été accordé, les membres de la Cimade¹ ont soulevé plusieurs problématiques liées à ce qu’on appelle l’immigration « clandestine² ». Un petit retour (engagé) sur leur intervention.

On assiste depuis déjà un certain temps à une radicalisation de la lutte contre les ESI, autrement dit les « Étrangers en Situation Irrégulière ». On les oppose aux gentils migrants légaux, on les diabolise, on les accuse d’envahir la France et de profiter d’avantages en tous genres. Oui, c’est un discours que l’on peut entendre lors des JAPD (le soi-disant parcours de « citoyenneté »), ici même, à Poitiers, sortant de la bouche d’un gendarme. Ou encore dans une discussion de deux vieilles dames dans un TER Poitiers-Limoges. Le gouvernement a voulu justifier sa position en affirmant que lutter contre les illégaux, c’était protéger les légaux. Sauf que ce manichéisme est plus qu’éloigné de la réalité : ces deux catégories ne sont pas étanches et il arrive souvent qu’une même personne circule de l’une à l’autre.

En clair, il faut lutter contre ces méchants clandestins qui souhaitent naïvement trouver une vie meilleure. Tout est allègrement mis en place par un gouvernement qui souhaite rallier les électeurs d’extrême droite à sa cause. On a donc instauré des centres de rétention, où l’on enferme les clandestins en attendant de pouvoir les expulser dans la joie et la bonne humeur. Non non, nous dit-on, ces centres ne sont pas des prisons. En parallèle, les conditions de vie sont difficiles et précaires, comme on peut le voir dans le film Welcome et avec la fameuse « jungle » de Calais, régulièrement mise à bas de façon extrêmement délicate par les autorités. Sans compter le blocage administratif permanent et la volonté d’intimider les « délinquants solidaires ». Mais jamais au grand jamais les institutions n’acceptent d’assumer la responsabilité de cette situation : c’est toujours la faute de l’autre, de la loi, du gouvernement, du Père Noël.

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L’Enchanteresse de Florence

Les Ponts de Florence, Italie Photo: okkiazzurri (CC)

Loin de moi l’idée de m’ériger en critique littéraire. Si ce roman a des défauts et s’il ne restera pas dans l’Histoire, maalech, peu m’importe. Dans cet article se trouve juste l’envie de vous faire découvrir un livre ensorcelant, captivant, au réalisme presque palpable.

XVIe siècle. Il était une fois un jeune homme blond en route vers l’Orient. Changeant d’identité comme de chemise, il se dit être le fils de l’Enchanteresse de Florence, une des plus belles femmes que le monde ait connu. Voyageant par monts et par vaux, toujours paré de son manteau aux mille cachettes, il fera des rencontres qui marqueront sa destinée. Ayant échappé à la mort in extremis sur un bateau anglais, il finit par arriver dans le royaume d’Akbar, le plus grand roi Moghol, pour lui raconter sa fabuleuse histoire…Et l’empereur, qui n’est pas un cuistre, l’écoutera avec délice. Lire la suite »

Le Golem, ou pourquoi il est impossible d’écrire un livre

Conférence : Le Golem, ou pourquoi il est impossible d’écrire un livre, par Alberto Manguel. Photo : Grumpel (CC).

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« Nous pouvons mentionner ou évoquer, mais jamais exprimer » (José Luis Borges)

Première affirmation déstabilisante : il est impossible d’écrire un livre. Pourquoi donc ? A cause du langage. Pour Alberto Manguel, il ne s’agit pas de nier l’existence de la littérature, mais d’expliquer les difficultés et les déceptions qui en découlent. L’écrivain se heurte tout d’abord à son imagination, qui se révèle être plus ou moins fertile selon les heures. Mais il doit aussi faire face à la difficulté de la concrétiser par des mots. A l’image des récits bibliques, l’écrivain est tiraillé entre deux forces : il a le pouvoir de créer une réalité parallèle grâce au langage, mais le résultat ne sera jamais à la hauteur de ses espérances. Autrement dit, écrire frustre.

De là naît tout le questionnement sur le langage et sur son rapport à la réalité. Peut-on changer le monde grâce aux mots ? Est-il possible de créer du réel à partir du langage, comme pourrait nous le faire penser l’histoire du Golem ? Cette légende du XVIIIe siècle, c’est celle d’un rabbin qui, dans un ghetto de Prague, décide de protéger les juifs des pogroms. Pour cela, il modèle une créature en argile et la rend vivante en lui inscrivant le mot « Vérité » sur le front : le Golem est né. Mais un jour celui-ci devient fou, et le rabbin prend la décision de le détruire ; une fois de plus, il se sert du langage. En enlevant la première lettre du mot « Vérité », ce mot deviendra, en hébreu, le mot « Mort ». Brève illustration symbolique du pouvoir des mots.

Mais si le langage est puissant, il résiste aux simples mortels, il leur échappe. Borges lui-même était convaincu qu’il ne pourrait qu’être un « faiseur plus ou moins médiocre de phrases ». Qui n’a jamais été frustré de ne pas pouvoir exprimer une idée conformément à son souhait ? Pour contrer ce problème, certains ont décidé d’inventer des mots. D’autres ont préféré écrire des poèmes faits d’onomatopées. Ce n’est pas forcément très convaincant, mais comme dirait Roosevelt, « c’est dur d’échouer, mais c’est pire de n’avoir jamais essayé de réussir ».

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Freud et Staline au Mexique ?

Conférence: Freud y Stalin en México, par Ruben GALLO.
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Pardon ? Qu’est-ce qu’ont à voir Sigmund Freud et Joseph Staline ? Qui plus est, au Mexique ! Le titre de la conférence avait de quoi déconcerter, et c’est donc relativement sceptique que je me suis installée en amphi Bolivar.

Ruben Gallo est actuellement professeur à Princeton ; il était venu à Sciences Po pour donner une conférence sur le sujet de son nouveau livre, Freud in Mexico: The Neuroses of Modernity. L’enjeu était à la fois d’analyser qu’elle avait été la réception de Freud au Mexique et quelle idée Freud se faisait du Mexique. Et c’est en examinant sa bibliothèque que des pistes se sont ouvertes. En effet, pas d’histoires du Mexique ou de livre sur les Aztèques chez le père de la psychanalyse. En revanche s’y trouvait un ouvrage pour le moins surprenant : Derecho Penal Mexicano, de Raúl Carrancá y Trujillo, 1937. Après une petite enquête, Ruben Gallo trouva que Carrancá, juriste mexicain, était très peu connu (voire inconnu) dans le milieu universitaire. Pourquoi ce livre se trouvait-il dans la bibliothèque de Freud ?

C’est en se penchant sur l’auteur que l’on comprend le lien entre Freud et le Mexique. Carrancá avait la certitude que l’on pouvait améliorer la criminologie grâce à d’autres sciences. Il pensait donc que le juge pouvait s’appuyer sur des concepts de sociologie, de médecine, de psychologie…et de psychanalyse ! Carrancá a donc appliqué les théories de Freud pour essayer de cerner l’inconscient des accusés, de façon à identifier leurs névroses et déterminer leur peine en fonction de son diagnostic. Il a d’ailleurs publié quelques plusieurs articles sur le sujet dans les années 30, en envoyant même un à Freud qui lui répondit avec enthousiasme.

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« L’avenir est-il un long passé ? »¹

Depuis ses débuts, la Guinée n’a pas connu des jours faciles. Le pays qu’on appelait « les Rivières du Sud » deviendra colonie française en 1891 et prendra le nom de Guinée (ou Guinée Conakry). Elle n’obtiendra son indépendance qu’en 1958, en refusant courageusement la proposition du général de Gaulle à propos de l’intégration des colonies au sein d’une « Communauté française ». Mais si le pays est désormais libre, la France décidera de lui faire payer cher sa décision : si elle ne s’y opposera pas militairement, les relations économiques et politiques seront rompues. La France retire immédiatement toutes ses installations, à savoir armée et fonctionnaires, ainsi que tout soutien économique.  La Guinée, jeune pays libre, sera fragilisée par le départ des organismes « structurants » qui auraient pu garantir la stabilité. Les relations avec la France sont tendues, des tentatives de renversement et d’assassinats de Sékou Touré sont organisées. On connaît la suite : un régime qui se durcit, avec répression violente et corruption à la clé.

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Afghanistan : veuillez emprunter la sortie de secours

Photo : US Army (CC)

L’idée d’une négociation avec les talibans fait petit à petit son trou : elle était un des sujets de discussion de la Conférence internationale sur l’Afghanistan, le 28 janvier dernier. L’idée n’est pas nouvelle. Elle avait déjà été proposée en 2006 : une tentative d’entrer en contact avec les talibans avait été effectuée par Michael Semple et Mervyn Patterson, respectivement fonctionnaires de l’Union Européenne et des Nations Unies. Toutefois, la démarche avait échoué : suite à des pressions nord-américaines, le gouvernement afghan les avait tous deux expulsés, pour avoir communiqué sans autorisation avec un groupe terroriste. Mais elle semble aujourd’hui la seule sortie possible au conflit.
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Aussi rouge que possible…

Photo : Christian Mathelitsch (CC).

« Parler de couleur rouge est un pléonasme. Le rouge est la couleur par excellence [...] la première de toutes les couleurs »
Michel Pastoureau, Dictionnaire des couleurs de notre temps, 1992

Non, ce n’est pas de la propagande pour le Parti Communiste. Juste le nom d’une exposition aux Arts Décoratifs, qui retrace l’évolution du rouge au fil des siècles. C’est une série d’objets disposés les uns à côté des autres, parfois de façon inattendue (un vieux tableau du Pape côtoie un fauteuil plutôt moderne…) : des objets rouge cerise, rouge sang, rouge feu, et j’en passe.

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« La violence politique en Colombie du point de vue de la psychologie sociale et politique »

Conférence : Violencia Política en Colombia Un análisis desde la psicología social y política, par Diana Rico Revelo.

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L’utilisation de la violence politique en Colombie n’est certes pas un fait nouveau : celle-ci, structurelle, existe depuis les années 40, au moment où les deux partis politiques principaux (le Parti Libéral et le Parti Conservateur) furent créés.  C’est depuis une constante dans l’histoire colombienne, et notamment avec l’apparition du conflit armé, auquel participent guérillas, paramilitaires et gouvernement colombien.

Mais avant tout chose, il faut parler de ce qu’est la violence politique. Celle-ci n’est certes pas intrinsèque à la nature humaine. Pour rester dans le général, on dira qu’elle relève plus d’une stratégie politique, qui utilise la violence de façon préméditée, avec une fin bien déterminée, le tout saupoudré d’une idéologie spécifique. Ainsi, la violence politique est un moyen de dominer les autres et d’établir (ou préserver) un ordre social déterminé, en la justifiant par un système de valeurs spécifiques.

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